On peut parler d’universalisme mais à une seule condition: ajouter que chaque valeur occupe, dans chaque culture ou un sous-groupe de cultures, une place particulière, «centrale» ou «périphérique», dans l’ensemble des valeurs. Par André Twahirwa*




Fin de la «Rhétorique», oral de Latin. Thème et version, d’abord. Puis, la cerise sur le gâteau, la culture latine. Objet de mon exposé: la «virtus» romaine. Avec une délectation de jouvenceau, je déroulai en partant de l’étymologie: vir, «homme» [humain + mâle] donne virtus, «Courage» (étymologiquement, vertu de «mâle»).
L’année suivante, en première année de la Faculté des Lettres, je découvris que la même subtilité linguistico-culturelle existait en Kinyarwanda, ma langue de tous les jours, ma propre langue maternelle! En effet, dans cette langue à «classes», le même radical –ntu donne, avec le «classificateur» –mu-, umugabo «homme» [humain + mâle] tandis que, avec le classificateur-bu-, il donne ubugabo «Courage» (étymologiquement, une vertu de «mâle»).
Mon émerveillement de latiniste en avait pris un coup mais ma vocation de comparatiste était née. Depuis, je n’ai pas cessé de naviguer entre les langues et les cultures différentes. À la recherche des universaux dans les cultures à travers les langues. Dans mes travaux universitaires et dans ma carrière professionnelle d’enseignant ou de chercheur, au Rwanda puis au Burundi et, pour finir, en France.
Structure et fonction des valeurs
Mais je compris très vite que «traduire, c’est trahir». Ainsi pour revenir à l’élément déclencheur de ma vocation de comparatiste: la virtus («vertu, force morale, force d'âme, valeur, vaillance, courage, dérivé du latin vir, homme, mari, époux, homme de courage, homme de cœur») de la Rome antique a la même «signification» que l’ubugabo des Rwandais. Mais les deux n’ont pas le même sens: leur place ou fonction est différente dans la structure des valeurs. Place ou fonction en rapport avec les valeurs centrales dites «cardinales» et qui sont elles-mêmes hiérarchisées.
Hiérarchie et particularités des valeurs selon la culture
Selon Platon, «dans l’ordre des vertus, la Sagesse est la première, la Tempérance vient ensuite, le Courage occupe la dernière place». Au centre des trois vertus ou valeurs «cardinales», la Sagesse des «philosophes» est l’élément structurant et hiérarchisant. La Sagesse ou la recherche du Bien et du Juste, absolus et immuables. C’est au nom de cette hiérarchisation que les Sages de la Cité en sont venus à vouer aux gémonies la démocratie directe athénienne et ses magistrats, devenus populistes et démagogues. Au point de condamner Socrate à boire la ciguë. Socrate, le «Père de la Philosophie» et le Maître de Platon!
Selon l’auteur de La République, l’homme du peuple «passe ses journées à satisfaire le désir qui fait irruption: […] Un jour, il s’entraîne au gymnase; le lendemain, il est lascif et indifférent à tout, et parfois, on le voit même donner son temps à ce qu’il croit être la philosophie» (Platon, La République, cité par Philosophie magazine, Novembre 2016).
«L’autorité» et le pouvoir doivent donc rester entre les mains des meilleurs, des «aristocrates»: les seuls capables de discerner le Bien et le Juste. Grâce à la pratique du doute méthodique et systématique. Méthode bien éloigné du pragmatisme nécessaire et de la participation réelle du peuple, pourtant indispensables en politique, c’est-à-dire dans l’art et la manière de gérer la Cité. C’est cette nouvelle hiérarchisation qui est à l’origine du fonctionnement pyramidal des démocraties occidentales et des clivages idéologiques qui les caractérisent.
Lire aussi:http://www.rwanda-podium.org/index.php/component/content/article?id=1045:analyse-analyse-deliquescence-programmee-et-inevitable-refondation-de-la-democratie-representative-le-cas-de-la-france
Selon Bernardin Muzungu (Histoire du Rwanda Précolonial, l’Harmattan, pp.317-319) deux vertus ou valeurs «nationales» sont au cœur de la Culture rwandaise, de ce que l’auteur appelle l’Éthique du Rwanda: l’Ubugabo, «le Courage» et l’Ubupfura, «la Noblesse». Il en est une troisième, l’Ubuntu, «le Partage», qui constitue même l’élément structurant et hiérarchisant.
Du point de vue de leur «signification», l’Ubugabo et l’Ubupfura ont leurs équivalents dans le triptyque de Platon. Respectivement: le Courage et la Tempérance, définie comme la modération et la retenue de soi. Cependant l’élément structurant et hiérarchisant étant différent dans les deux Cultures, les deux vertus n’ont pas le même «sens», la même fonction.
Nous avons vu que c’est la Sagesse qui est au cœur de la société du «JE» (du «Je pense, donc je suis», cartésien) et du départage, qui caractérise la démocratie occidentale, (à dominante) représentative. C’est l’Ubuntu qui est au cœur de de la société du «NOUS» (du «Tu es, donc je suis», bantou et, plus largement, négro-africain) et aux sources de la démocratie (à dominante) participative que le Pays de Gihanga a inscrite dans sa Constitution, parce qu’elle est plus conforme à ses valeurs faites de Partage. Démocratie participative et, au sommet de l’État, partage du pouvoir, une des caractéristiques pouvoir central avant la colonisation (Bernardin Muzungu, op .cité, pp 96-99).
Lire aussi: L’Ubuntu et la démocratie participative au Rwanda
http://www.fr.igihe.com/education-culture/l-ubuntu-et-la-democratie-participative-au-rwanda.html
Au cœur de mes analyses comparées, une conviction: le véritable universalisme est dans la prise en compte et dans le respect absolu des particularités. Le terme «universalisme» ne peut souffrir aucun adjectif qui en ferait un monopole: «universalisme européen» est à citer en exemple type d’oxymoron aux côtés du classique «Soleil noir de la Mélancolie». Pour la simple raison que, au niveau des «aires de civilisation», la Culture européenne ou occidentale n’est et ne peut être qu’une particularité dans l’Universalisme. Parmi d’autres.
Du droit et du devoir d’ingérence au nom de l’universalisme européen
«Il n’existe nulle part de véritable civilisation sauf chez les nations où la race aryenne a dominé» (Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, 1855). Il n’est pire racisme que le racisme qui s’ignore. Près de 150 ans après la mort du comte Joseph Arthur de Gobineau, la pensée raciale et pseudo-scientifique du théoricien de l’inégalité des «races» n’est plus officiellement de saison. Elle est occultée voire vilipendée. Mais l’hydre du Racisme, elle, reste bien vivante dans l’Inconscient collectif.
Le «racisme inconscient» permet à l’occidental ordinaire d’accepter, peu ou prou, la perpétuation de la domination et de l’exploitation de ses semblables: il en est bénéficiaire, peu ou prou. Une exploitation que la classe dirigeante justifie par «l’universalisme européen» et, donc, le droit d’ingérence et le devoir de «christianiser», devenus le droit et le devoir de «civiliser» à la fin du 19ème siècle et, aujourd’hui, le droit et le devoir de «démocratiser» et de «moderniser» le reste du monde. Notamment, l’Afrique, qui ne serait pas « suffisamment entrée dans l’Histoire»!
Tout cela par charité chrétienne et pour la propagation de l’Humanisme des Droits de l’Homme?! Et, donc, au seul titre du devoir de défendre la Déclaration universelle des droits de l’Homme dans ses 30 articles?! Une Déclaration signée seulement par une cinquantaine d’États en 1948 mais aujourd’hui ratifiée par (presque) tous les États du monde. La vérité, c’est bien sûr que, pour l’Occident, aucun autre modèle n’a droit de cité: il serait une menace pour sa suprématie, notamment en Terre africaine. Ceci explique les attaques exceptionnellement virulentes contre le Pays des mille collines et son modèle politique endogène, qui est à la source du «miracle rwandais».

*André Twahirwa, africaniste et élu local en Ile-de-France