Les propos de l’ancien président de la République assimilant dans un stupéfiant raccourci « singes » et « nègres » embarrassent une droite, obsédée par sa concurrence avec le RN, qui continue de fermer les yeux sur le racisme dans ses rangs. Par Lucie laporte

 






 
«J’aime les mots, j’aime les utiliser, j’aime leur donner une consistance, une odeur. » Invité ce jeudi soir en majesté dans l’émission « Quotidien », Nicolas Sarkozy – qui a longuement fait la promotion de son dernier livre en s’émerveillant de son plaisir à écrire – s’est livré à un parallèle pour le moins embarrassant de la part d’un ancien président de la République. Fustigeant depuis plusieurs minutes la dictature du « politiquement correct », une « société tellement corsetée » qui a désormais peur des mots, il dénonce « ces élites qui se pincent le nez, qui sont comme les singes qui n’écoutent personne ».

À ce stade, l’image qu’il convoque est celle des « singes de la sagesse » qui, dans la tradition asiatique, se ferment les yeux, les oreilles et la bouche. Mais Nicolas Sarkozy poursuit par un bien surprenant enchaînement, en convoquant cette fois un tout autre imaginaire. « Je ne sais plus, on a le droit de dire “singe” parce que… On n’a plus le droit de dire les… On dit quoi ? “Les dix petits soldats” maintenant ? C’est ça ? Ouais… Elle progresse la société ! », s’agace-t-il, en référence au roman d’Agatha Christie, récemment rebaptisé par l’éditeur pour supprimer le trop marqué terme « nègres », remplacé dans le livre par le terme « soldats ».

Visiblement pas mécontent de ce parallèle, l’ancien président de la République enfonce un peu plus le clou quelques secondes plus tard. « On a peut-être le droit de dire singe, sans insulter personne », se gausse-t-il.

Si ces déclarations ont immédiatement déclenché de nombreuses réactions à gauche – Olivier Faure a ainsi dénoncé le « racisme sans masque » de l’ancien chef de l’État, quand le député LFI Adrien Quatennens a moqué « la rapidité à laquelle son cerveau associe le mot “singe” au mot “nègre” –, la droite a, quant à elle, oscillé entre franc soutien et silence embarrassé. Prouvant une fois de plus son malaise – ou son indifférence – face au sujet.

« Je ne commenterai pas », nous indique ainsi un dirigeant de LR qui a pris la peine de nous répondre quand beaucoup préféraient ce vendredi être aux abonnés absents.

Le cercle des proches de l’ancien président a sans surprise fait bloc. Interrogé par Mediapart, le sénateur Pierre Charon se dit « surpris de cette polémique ridicule », lui qui avait regardé l’émission sans être heurté par le passage en question. « Il y a un monde entre le racisme et lui ! Mais voilà, lui, on ne lui passe rien », déplore-t-il avant de décrire l’ancien chef de l’État comme « d’une génération qui ne supporte pas qu’on ne puisse plus rien dire sur rien. Qu’est-ce qu’on va faire ? On va rebaptiser le cap Nègre ? », s’étrangle-t-il.

Invitée sur BFMTV ce vendredi matin, Rachida Dati à quant à elle dénoncé un non-sujet. « Est-ce qu’on peut éviter de faire des polémiques sur tout ? […] En fait, on accuse Nicolas Sarkozy de racisme. […] Est-ce que vous avez regardé la manière dont il a parlé d’Aimé Césaire ? La manière dont il a accueilli Barack Obama… ? Il a accueilli Barack Obama avant même que quiconque puisse imaginer qu’il puisse devenir président des États-Unis », a plaidé l’ancienne garde des Sceaux de Nicolas Sarkozy.

Comme si ces « preuves de moralité » ne suffisaient pas, la maire du VIIe arrondissement de Paris a rappelé que Nicolas Sarkozy avait été « pour la discrimination positive » et « pour le droit de vote des étrangers ». « Est-ce que vous pensez un seul instant qu’il puisse avoir une once de racisme ? », a-t-elle interrogé au vu de ces positions, qui n’ont d’ailleurs jamais été mises en œuvre sous son quinquennat.

Par un tweet, Nadine Morano, ancienne ministre de la famille aujourd’hui députée européenne LR, a accusé une « maladie médiatique française, couper une phrase, la sortir de son contexte pour en retourner le raisonnement c’est tellement idiot ! Les Français ont très bien compris ce que Nicolas Sarkozy a dit sur les élites ». Ou ce qu’il avait dit sur les Noirs… La députée européenne avait défrayé la chronique en mars dernier par ses propos adressés à la comédienne française Aïssa Maïga, née à Dakar, qui avait plaidé lors de la cérémonie des César pour une plus grande diversité dans le cinéma français. « Si vous n’êtes pas contente de voir autant de Blancs en France, mais repartez en Afrique ! », avait-elle déclaré encore une fois sur Twitter, et dans le plus pur style de l’extrême droite.

La même avait également raillé Sibeth Ndiaye, alors porte-parole du gouvernement, en moquant « ses inepties débitées souvent en tenue de cirque », elle, la « Sénégalaise très bien née ayant obtenu la nationalité française il y a trois ans… Visiblement avec de grandes lacunes sur la culture française ».

À l’époque, comme au mois de mars, la direction de LR n’avait pas jugé bon de la rappeler à l’ordre et encore moins de l’exclure pour ses sorties aux relents racistes. À croire que la peur de se voir dépasser par le Rassemblement national dans les urnes invite LR à ne pas trop céder à la « bien-pensance » sur le sujet.

Au sein de la direction de LR, on avoue néanmoins, sous couvert d’anonymat, que le parallèle fait par l’ancien chef de l’État n’est « pas génialissime, c’est sûr », avant d’ajouter que « Nicolas Sarkozy n’est vraiment pas quelqu’un de raciste ». Dans un étonnant aveu, un cadre poursuit : « On en a quelques-uns chez nous qui ont quelques problèmes, mais, franchement, Nicolas Sarkozy est loin d’être le pire… »

Sans doute pas « le pire », Nicolas Sarkozy aura pourtant, au cours de son quinquennat, tentant d’occuper le terrain de l’extrême droite, ouvert les vannes d’une xénophobie totalement décomplexée. Entre « l’homme africain » qui ne serait « pas assez entré dans l’Histoire » et cette Afrique qui « vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance […] où il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès », ou les violentes tirades anti-Roms de son discours de Grenoble, son mandat aura sans aucun doute marqué un tournant dans la banalisation de la parole raciste.

En 2009, son ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux, qui reste l’un de ses plus fidèles compagnons, lançait, goguenard, alors qu’on lui présentait un militant d’origine maghrébine : « Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes… » Sa défense de l’époque, affirmant qu’il parlait en réalité des Auvergnats, achèvera de montrer la légèreté avec laquelle ce racisme était traité.

Aujourd’hui, alors que LR se veut en reconstruction et que sous l’impulsion de Christian Jacob, le parti tente de redéfinir les contours d’une « droite moderne », la question des discriminations et du racisme n’est visiblement toujours pas un sujet. Dans les différents forums thématiques organisés l’an dernier rue de Vaugirard, où LR s’est saisi de thèmes comme l’écologie ou le féminisme, rien n’aura été dit sur le racisme que subissent quotidiennement tant de personnes en France. « C’est vrai qu’on devrait travailler ce sujet, reconnaît Damien Abad, président du groupe LR à l’Assemblée nationale. On doit pouvoir porter un discours de droite sur ces questions, sur les quotas, sur la méritocratie… En ne laissant pas à la gauche le monopole. » À la gauche… Ou à l’extrême droite.

Lors de la rentrée de LR à Port-Marly, l’évocation des mobilisations contre le racisme dans le sillage du meurtre de George Floyd a été accueillie par des huées des militants.

Après la publication de la violente fiction de Valeurs actuelles campant la députée LFI Danièle Obono en esclave, certains élus de droite avaient, assez mollement, protesté. Mais beaucoup, à l’instar de Valérie Boyer ou Nadine Morano, ont aussi apporté leur soutien à l’hebdomadaire d’extrême droite, au motif que Danièle Obono serait, en dénonçant le racisme, « racialiste ». Pour l’intime de Nicolas Sarkozy, Pierre Charon, « dans cette affaire, c’est Mme Obono le problème. D’une certaine façon, elle s’est pris son racisme comme un boomerang. »

Après le déluge d’éditos dans la presse de droite ou sur les chaînes d’info continue pour s’insurger en cette rentrée qu’on ne puisse plus utiliser tranquillement le mot « nègre », la sortie du journaliste du Figaro Judith Waintraub, en réaction à l’affaire Obono, avait suscité quelques interrogations sur l’imaginaire d’une certaine droite. « Je dois être un peu neuneu parce que je ne comprends rien à la polémique sur l’uchronie avec Obono dans Valeurs. La Planète des singes dans Pierre Boulle, c’était une apologie de l’esclavage ? », s’était-elle interrogée sur Twitter, dans un parallèle décidément troublant.

En 2020, la droite française a encore visiblement beaucoup de travail à faire sur son inconscient raciste ou sur une xénophobie parfois parfaitement assumée.