C'est ce mercredi 20 mai que le génocidaire présumé Félicien Kabuga doit comparaître devant la justice française en vue de son transfert à La Haye où l'attendent les juges du Tribunal pénal international. Par Christophe Boisbouvier

 

 

 

 

Félicien Kabuga, qui a été arrêté samedi 16 mai dans un appartement aux portes de Paris, est considéré comme le « financier » du génocide rwandais de 1994. Mais quel rôle a-t-il vraiment joué à l'époque ? Et quels secrets peut-il encore révéler ? L'an dernier, dans le journal Le Monde, le journaliste indépendant David Servenay a publié une enquête fouillée sur le financement du génocide. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Quel a été le rôle présumé de Félicien Kabuga pendant le génocide rwandais de 1994 ?

David Servenay : C’est un rôle qui est assez important parce que Félicien Kabuga a la particularité d’avoir été un homme d’affaires extrêmement prospère dès le tournant des années 1990 et il a, dès cette période, été impliqué de manière très active dans les activités ce qu’on a appelé l’« akazu », la « petite maison » en kinyarwanda, c’est-à-dire le cercle des extrémistes qui étaient rassemblés autour d’Agathe Kanziga, donc madame Habyarimana. Et à ce titre, il a joué le rôle de financier du génocide, c’est-à-dire que dès 1991 par exemple, au moment où les milices Interahamwe sont mises en place par le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), le parti au pouvoir, Félicien Kabuga finance la mise en place de ces milices. Et on va retrouver ce rôle de Félicien Kabuga tout au long des années 1990 et jusqu’en 1994, ce rôle de préparation de la logistique et des moyens qu’il faut pour mener ce génocide. Par exemple entre la fin 1993 et le début de 1994, ce sont ses sociétés qui font importer des dizaines de milliers de machettes d’origine chinoise. Donc, il les commande, il y a un lot notamment de 50 000 machettes qui a été documenté pour être distribué à ces fameuses milices Interahamwe. Et c’est également lui qui va être l‘artisan du financement de la Radiotélévision libre des Mille Collines [RTLM)], créée en 1993, un an à peu près avant le génocide.

En mai 1994, Félicien Kabuga crée un Fonds de défense nationale (FDN), c’est-à-dire un fonds pour financer les activités du régime génocidaire. Mais concrètement entre avril et juin 1994, qu’est-ce qu’il a acheté ? Qu’est-ce qu’il a distribué ?

Assez rapidement, les Forces armées rwandaises se trouvent confrontées à une pénurie d’armes et de munitions. C’est la raison pour laquelle Kabuga est sollicité en tant qu’homme d’affaires, mais aussi pour sa connaissance des circuits financiers internationaux, pour créer ce fameux Fonds de défense nationale qui doit servir normalement à faire des achats d’armes. Et c’est très important aussi parce qu’il y a aussi un certain nombre d’unités militaires qui participent aux massacres, qui souvent d’ailleurs les initient. Or ces gens-là ont besoin d’armes et de munitions, et de plus en plus. Et ils n’arrivent pas à en trouver, notamment parce que l’ONU, à partir de la mi-mai 1994, décrète un embargo sur les livraisons d’armes. Et donc, à ce moment-là, Kabuga, lui, doit activer les circuits internationaux, ses contacts dans les banques et notamment dans un certain nombre de banques européennes, pour que ces achats d’armes puissent se faire. Et c’est à ça qu’il va servir à ce moment-là.

Après la chute du régime génocidaire, Félicien Kabuga a acheté la protection notamment du président du Kenya, Daniel arap Moi, et s’est installé à Nairobi. A-t-il bénéficié d’autres protections politiques, notamment en France ?

C’est assez vraisemblable, car il faut quand même se souvenir que le 12 avril 1994, quelques jours après l’attentat contre le Falcon du président [Juvénal] Habyarimana, toute la famille de Félicien Kabuga [sauf lui-même] est évacuée par un vol militaire français et sur ordre de l’Elysée de François Mitterrand. Donc, il fait partie des personnes qui ont été protégées à ce moment-là. Kabuga pendant toute cette période est suivi, notamment par les services de renseignements. On sait assez bien ce qu’il fait. Et si on n’a pas voulu l’arrêter à ce moment-là, ce n’est pas tout à fait un hasard. De même qu’il n’est vraisemblablement pas tout à fait un hasard s’il a été arrêté aujourd’hui par des gendarmes français.

Félicien Kabuga était-il dépositaire de secrets qu’il ne fallait pas faire connaître ?

C’est possible. Il y a de fortes interrogations qui subsistent autour du rôle qu’il aurait joué dans les circuits visant à détourner la coopération internationale. Pour vous résumer les choses, avant le génocide, le pouvoir de Kigali met en place un certain nombre de dispositifs qui consistent à détourner l’aide fournie par la communauté internationale, la Banque mondiale, le FMI |Fonds monétaire international],  pour acheter des armes, pour entretenir les efforts de défense. Kabuga joue un rôle dans ces mécanismes, encore une fois parce qu’il a la connaissance des circuits financiers internationaux, et là sans doute a-t-il encore quelques secrets derrière lui sur la complaisance a minima dont ces grands organismes ont fait l’objet à cette époque.

Peut-il aussi éclairer les zones d’ombre sur le jeu politique de la France entre avril et juin 1994 par rapport au Rwanda ?

Oui, c’est vraisemblable, parce que, encore une fois, c’est quelqu’un qui est très bien informé, qui est au cœur du pouvoir, qui de par ses relais familiaux a accès à des sphères assez différentes, mais qui toutes au fond témoignent de ce soutien que la France a apporté au gouvernement qui est devenu celui du génocide à partir d’avril 1994. Donc, oui, on peut supposer qu’il a encore un certain nombre de secrets devant lui.

Notamment par rapport à Paul Barril, l’ancien super gendarme français ?

Effectivement, cela fait partie des fils que les enquêteurs pourraient tirer. Puisque par le biais de son gendre, Fabien Singaye, cet espion du régime de Kigali basé en Suisse. Fabien Singaye a été en lien direct avec Paul Barril. Et on sait que Paul Barril a fourni de l’assistance, a été contacté aussi pour fournir des armes en plein génocide et a vraisemblablement été présent au Rwanda pendant le génocide avec ses hommes. Donc, peut-être a-t-il encore des détails à révéler sur certains aspects de cette opération qu’on ignore encore.