Trois généraux décidés à en découdre avec le président Pierre Nkurunziza lui ont imposé leur candidat à la présidentielle de mai pour le parti présidentiel CNDD-FDD. Alors qu’il en pinçait pour un autre candidat. Par Athanase Karayenga




La partie d’échecs était très tendue. Limite mortelle. Selon les témoins, elle s’est jouée dans la nuit du 25 au 26 janvier 2020. A peu près entre 00:00 et 02:00 du matin. D’un côté de la table, sur laquelle était posé un jeu d’échecs imaginaire, trois généraux décidés à en découdre avec le président Pierre Nkurunziza et à lui imposer leur candidat à la présidentielle de mai pour le parti présidentiel CNDD-FDD. Alors qu’il en pinçait pour un autre candidat.

Les généraux Steve Ntakirutimana, ancien patron du redouté Service National du Renseignement (SNR), Prime Niyongabo, chef d’état-major de l’armée, Silas Ntigurirwa, ancien secrétaire général du Conseil National de Sécurité ont, cette nuit, la calme détermination des jours de complot. Du beau linge en tout cas !

En face, de l’autre côté de l’échiquier, un joueur absent. Ou plutôt, un roi absent. Jusque-là, pourtant, il était le maître incontesté du jeu. Il est représenté par le général Ndirakobuca, alias « Ndakugarika », récemment nommé patron du SNR après l’éviction de Steve Ntakirutimana.

Denise Nkurunziza n’aurait pas participé au congrès de Gitega qui a désigné le futur successeur de son mari à la tête de l’Etat burundais. Le nouveau « général full » Alain-Guillaume Bunyoni – appelé « Maréchal » par les policiers de son ministère de la Sécurité publique, qui ne savent pas faire la différence entre les deux titres militaires  – n’aurait pas fait le déplacement non plus: il n’aurait pas assisté à la grand-messe qui a entériné « le choix de Dieu » et désigné le candidat pour succéder au « Guide et Inspirateur éternel du CNDD-FDD». Ni la Première Dame, ni le Maréchal, donc, ne se seraient joints à la cérémonie de révélation divine du candidat. Peut-être parce qu’ils croyaient que le choix de Pierre Nkurunziza – pardon, que le choix d’Imana, de Dieu – ne pouvait être contesté et remis en cause. Qui l’eut cru, en effet !

Ou alors, les deux hautes personnalités savaient déjà que les rituels mystico-religieux ne pourraient rien contre la parole foudroyante des armes. Car, même avant le début du redoutable et ultime jeu d’échecs à Gitega, le choix des uns et des autres était connu par les gens du sérail. Secret de polichinelle: les généraux soutenaient leur collègue, le général Evariste Ndayishimiye, dit « Neva », secrétaire général du CNDD-FDD;  et Pierre Nkurunziza soutenait Pascal Nyabenda, le président de l’Assemblée nationale.

Selon Wikipédia, «l’échec et mat, ou plus souvent mat, est, au jeu d’échecs, une situation dans laquelle un roi est menacé de capture au prochain coup et pour laquelle aucune parade n’est possible. La partie prend alors fin immédiatement et le joueur qui inflige le mat en est déclaré vainqueur». Par analogie, le général « Ndakugarika » était, au début du jeu d’échecs de Gitega, l’émissaire du roi absent cette nuit fatale. En effet, les trois généraux voulaient juste lui confier un message très simple et très ferme qu’il devait remettre à Pierre Nkurunziza. Cependant, quand les pions, les fous, les tours et les chevaux du redoutable jeu d’échec se sont tous coalisés pour bloquer le roi, alors l’émissaire a retourné la veste de son uniforme de camouflage. Et il s’est rallié aux trois autres généraux radicalisés.

Le retournement du général « Ndakugarika » aurait quand même surpris ses trois collègues coalisés. Jusque-là, en effet, « Ndakugarika » était connu pour être un allié inconditionnel du roi qui se berçait encore de l’illusion qu’il était le maître du jeu et du Burundi. Mal lui en prit ! En fait, le retournement de « Ndakugarika » aurait été obtenu grâce à un rapport de force que les généraux de l’Ouest, sa région d’origine, lui ont imposé ! « Si vous n’appuyez pas notre choix, lui auraient-ils dit, ne revenez plus à Bubanza. Vous aurez opté pour Ngozi», région d’origine du chef de l’Etat. « Ndakugarika » aurait vite compris et fait le bon choix. Pas suicidaire !

D’autant plus que – secret militaire ultra confidentiel provenant d’une source bien informée – les généraux déterminés à bloquer le choix du roi avaient disposé discrètement «3000 soldats pour assurer, soit-disant, la sécurité du congrès du CNDD-FDD à Gitega. En réalité pour imposer leur décision par la force et neutraliser Pierre Nkurunziza au cas où il aurait refusé leur décision ».

En fait, une sorte de coup d’Etat a eu lieu à Gitega. Attention ! Le jeu du pouvoir n’est pas un jeu d’enfants dans une cour de récré à l’école maternelle ! Pour autant, le bras de fer entre Pierre Nkurunziza et les généraux qui lui ont imposé la candidature d’Evariste Ndayishimiye est-il terminé ? Mission accomplie pour eux, certes. Mais, les généraux qui ont contrarié les plans de Dieu et de Pierre Nkurunziza sont-ils rentrés dans le rang ? Le doigt sur la couture du pantalon ? Rien n’est moins sûr ! Ils ne dorment probablement que d’un œil. Pourquoi ? Parce que Pierre Nkurunziza n’a pas dit son dernier mot. Et la période qui court jusqu’aux élections du mois de mai 2020 est aussi longue qu’une éternité.

Même neutralisé, à la manière des présidents américains à la fin de leur deuxième mandat, à qui l’on donne le sobriquet de « lame duck », de « canard boiteux », Pierre Nkurunziza pourrait retourner la situation en sa faveur et se remettre en selle. Vigilance renforcée donc !

D’autant que la récente visite d’Evariste Ndayishimiye à Bururi, où il a commencé la campagne électorale en compagnie de son épouse, a montré une fragilité qui en a surpris plus d’un. Certes, dans son discours d’acceptation du choix divin qui s’est porté sur lui, à Gitega, avait-il promis de mettre son pied dans les pas de Pierre Nkurunziza. A Bururi, il a poussé le mimétisme avec son maître jusqu’au ridicule: « Neva » en campagne se comporte comme un chef d’Etat bis. Il déplace fonctionnaires et forces de l’ordre comme s’il avait déjà été élu. Il reçoit six vaches enfermées dans un camion et, en signe de prise de possession, il a posé, à distance, son bâton de berger sur leurs croupes – exactement le même rituel que Pierre Nkurunziza quand celui-ci recevait encore de la population des dons et prébendes en quantité invraisemblable.

En outre, plusieurs paniers remplis d’argent ou de vivres – le saura-t-on jamais? – portés par des femmes en uniforme blanc jaune, bien rangées et bien respectueuses, ont été offerts au nouveau « couple présidentiel ». Encore une fois, exactement comme à Pierre Nkurunziza, relégué dans les oubliettes de l’histoire. Du reste, l’épouse du « nouveau président » Neva, lequel, visiblement, n’a pas besoin de passer par la case « élections » pour accéder à la fonction suprême, son épouse, donc, revendique déjà le titre affectueux de Mawe, mère de la Nation. Selon les propos rapportés par Businessandhumanrights, « Taluku Bashir, patron d’lnterpétrol, une société qui a le monopole de l’importation du carburant au Burundi, a félicité l’épouse du général Neva et a déclaré qu’elle se formait à marcher comme la Première dame ». Le concours de « Lady Monde » a commencé au Burundi !

Ce rituel désuet et grotesque des cadeaux, le bâton bigarré de commandement pour prendre possession des vaches réquisitionnées et présentées comme d’authentiques cadeaux de la population, prouvent que « Neva » n’a pas encore d’assise politique propre et solide. Il peut donc craindre Pierre Nkurunziza.

Même détrôné, démonétisé et isolé, celui-ci pourrait renverser le choix que les généraux lui ont imposé et reprendre le pouvoir. A cet effet, il pourrait mobiliser son armée privée, constituée de la milice Imbonerakure et des génocidaires rwandais Interahamwe, pour refuser le passage de témoin à « Neva ». D’autant que les Interahamwe, en particulier, ont déjà pris le commandement de la sécurité rapprochée de Pierre Nkurunziza et ont infiltré la police et l’armée afin de faire du Burundi leur tremplin pour reconquérir le Rwanda ultérieurement.

En outre, Pascal Nyabenda et ses fidèles, humiliés et frustrés, pourraient voter contre « Neva » et faire échouer son élection. Si toutefois ce dernier tenait jusqu’au scrutin de mai 2020 ! C’est l’inconvénient de n’avoir pas laissé les militants CNDD-FDD voter démocratiquement et en toute transparence au congrès. En effet, le parti au pouvoir a pris le risque énorme d’un éclatement ou d’une confrontation entre deux factions qui se regardent désormais en chiens de faïence.

Auréolé de sa légitimité, même contestable, soutenu par les fameux généraux, « Neva » pourrait-il éviter le piège d’une élection qui risque de susciter une vive protestation populaire ? Qu’adviendra-t-il, en effet, si le CNDD-FDD l’emportait, encore une fois, après avoir organisé des élections marquées par des fraudes massives? Des élections non transparentes, non inclusives et violentes ?

Pour sauvegarder la paix au Burundi, sortir le pays de la crise profonde qui perdure et éviter le chaos, « Neva » ne devrait-il pas renverser la table, surprendre le pays et le monde et proposer un gouvernement d’unité nationale et de transition qu’il présiderait ? Lequel préparerait, entre autres chantiers, des élections véritablement démocratiques dans deux ou trois ans. On peut toujours rêver !

 

Athanase Karayenga, Fondation Bene Burundi, La Libre