Selon un accord signé en septembre 2019 avec le HCR et l’UA, le Rwanda s’est engagé à accueillir un premier contingent de 500 réfugiés évacués de Libye, jusqu’à ce que leur demande d’asile soit traitée. By drbyos

 

 

Demandeurs d’asile au centre de transit de Gashora au Rwanda en octobre 2019. CYRIL NDEGEYA / AFP





Autour d’un baby-foot, dix jeunes Érythréens luttent contre l’ennui, savourant une liberté retrouvée. Il y a à peine quatre mois, ils étaient en détention en Libye, en route vers l’Europe, et sont maintenant descendus à 4 000 kilomètres plus au sud, vers un centre de transit dans le district de Gashora, à l’est du Rwanda.

Selon un accord signé en septembre 2019 avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et l’Union africaine, ce petit pays d’Afrique centrale s’est engagé à accueillir un premier contingent de 500 réfugiés évacués de Libye, jusqu’à ce que leur demande d’asile soit traitée. Dans le cadre de ce programme appelé «Mécanisme de Transit d’Urgence» (ETM), ils pourront bénéficier de l’asile dans un pays occidental, être rapatriés dans leur pays d’origine, se réinstaller dans un pays de la région ou rester au Rwanda. En 2017, le gouvernement rwandais s’est déclaré prêt à accueillir jusqu’à 30000 migrants africains sur son sol, mais uniquement par groupes de 500, afin d’éviter tout débordement.

Protéger de la persécution

Ce système est présenté par le HCR comme une réponse à la crise des réfugiés en Libye: plus de 40 000 sont enregistrés dans le pays et environ 4 000 d’entre eux sont actuellement bloqués dans des centres de détention, où l’accès des travailleurs à l’aide humanitaire est restreint. “Notre objectif est de les protéger des persécutions dont ils sont les victimes et de leur éviter une traversée dangereuse de la Méditerranée tout en leur proposant une panoplie de solutions”, dit Elise Villechalane, porte-parole de l’agence des Nations Unies à Kigali.

Pour le Rwanda, qui accueille déjà 150 000 réfugiés provenant principalement de la République démocratique du Congo (RDC) et du Burundi, c’est une manière de soutenir “Solutions africaines aux problèmes africains”, l’un des mantras du président Paul Kagame. “C’est une question d’humanité. Nous fournissons une assistance à d’autres Africains qui souffrent en Libye”, Olivier Kayumba, secrétaire permanent au ministère de la gestion des urgences (Minema), a récemment ajouté lors d’une visite au centre de Gashora.

Auparavant destiné à l’accueil des réfugiés burundais, le centre, situé dans la région du Bugesera, au sud de Kigali, a donc fait peau neuve. Les petites maisons de briques éparpillées dans les bois abritent 300 demandeurs d’asile, principalement d’Érythrée, de Somalie, d’Éthiopie et du Soudan. Ils sont libres de se rendre dans les villages environnants, peuvent suivre des cours de langue et recevoir des soins psychologiques et médicaux.

« LÀ-BAS, L’ENFER EST SUR TERRE. IL Y A BEAUCOUP
DE MALADIES. J’AI VU DES GENS ÊTRE TORTURÉS.
LA POLICE PREND DE LA DROGUE LA NUIT ET VIENT
BATTRE LES DÉTENUS. » ROBIEL, ÉRYTHRÉEN, 24 ANS

Quatre mois après la première évacuation, sept réfugiés ont déjà bénéficié d’un processus de réinstallation en Suède, une trentaine d’autres se préparent à les suivre et deux ont fait une demande de retour en Somalie, leur pays d’origine. Les autres attendent d’être fixés sur leur sort. Parfois avec inquiétude.

« Ils nous disent que certains resteront au Rwanda, lâche Robiel, un garçon érythréen de 24 ans, mais le Rwanda n’est pas ma destination. J’ai trop souffert, perdu trop d’argent et trop de temps pour arriver en Europe. » Assis sur un banc, il écoute ses amis jouer du krar, un instrument à cordes traditionnel de la Corne de l’Afrique. D’un regard éphémère, il rassemble les innombrables étapes d’une errance de plus de quatre ans qui a coûté à sa famille 14 000 dollars (12 700 euros). Il a quitté l’Érythrée par bateau pour Port-Soudan, puis pour l’Égypte, où il a été emprisonné pendant sept mois avant d’être renvoyé en Éthiopie. Un nouveau départ pour le Soudan, puis la Libye et sa tentative de traverser la Méditerranée. Après 23 heures en mer, son bateau est intercepté par les garde-côtes libyens et il est envoyé dans un centre de détention.

« Là-bas, l’enfer est sur Terre. Il y a beaucoup de maladies. J’ai vu des gens être torturés. La police prend des drogues la nuit et vient frapper les détenus », il se souvient. Après trois ans de détention, il a finalement été sélectionné par le HCR pour être évacué vers le Rwanda, un pays encore plus éloigné des frontières de l’espace Schengen que son point de départ.

Gérer les frustrations

Le Rwanda n’est pas le premier pays à mettre en place ce type de mécanisme. Depuis novembre 2017, le Niger en a déjà reçu environ 3000 dans le cadre d’un accord similaire avec le HCR. Parmi eux, 2 300 ont bénéficié d’une réinstallation dans un pays occidental. “Cependant, le traitement des dossiers peut prendre beaucoup de temps, ce qui pose la question de la capacité de ces pays de transit à accueillir des réfugiés sur le long terme et à gérer les frustrations qui vont avec”, tempère Johannes Claes, expert des migrations en Afrique de l’Ouest.

Le Mixed Migration Centre, un centre de recherche indépendant, rapporte que le 20 juin 2019, lors de la Journée mondiale des réfugiés, des demandeurs d’asile évacués de Libye ont attaqué des véhicules du HCR pour protester contre leur situation, dans le centre de transit de Hamdallaye, à 40 kilomètres de Niamey. “Avec ce système, les pays occidentaux délèguent leurs responsabilités en matière d’asile à d’autres Etats et c’est une tendance inquiétante”, conclut Johannes Claes.

« CE QUI COMPTE, C’EST QUE CES PERSONNES
SOIENT EN SÉCURITÉ PENDANT LE TRAITEMENT
DE LEUR DOSSIER. JE SUIS FIER QUE LE RWANDA
SE SOIT PORTÉ VOLONTAIRE. HOPE TUMUKUNDE,
REPRÉSENTANT PERMANENT DU RWANDA AUPRÈS
DE L’UNION AFRICAINE »

À ce jour, quatre pays se sont engagés à accepter des réfugiés de Gashora: la France (100), la Suède (150), le Canada (200) et la Norvège (450). Le programme a reçu le soutien de l’Union européenne, qui a promis 10 millions d’euros. La Norvège finance également une partie des coûts du centre de transit. Joran Kallmyr, membre du Norwegian Progress Party, un mouvement populiste et anti-immigration qui vient de quitter le gouvernement, est arrivé au centre de Gashora en janvier.

Le ministre norvégien de la Justice et de l’Immigration de l’époque a salué l’initiative rwandaise. « C’est très bien que le Rwanda accueille les réfugiés les plus vulnérables afin que leur demande d’asile puisse être examinée ici, sur le continent africain, plutôt que des migrants viennent en Europe pour déposer leur demande et que la plupart d’entre eux soient finalement renvoyés en Afrique », dit-il, semblant plaider pour une généralisation du système.

Alors que plus de 1000 migrants sont morts en 2019 en tentant de traverser la Méditerranée, les signataires de l’accord insistent pour sauver des vies. « Ce qui compte aujourd’hui, c’est que ces personnes soient en sécurité pendant le traitement de leur dossier. Et je suis fier que le Rwanda se soit porté volontaire » Hope Tumukunde, Représentant permanent du Rwanda auprès de l’Union africaine, a déclaré après les premières évacuations fin septembre.