L’Egypte a appelé samedi à une « médiation internationale » dans le conflit qui l’oppose à l’Ethiopie en raison de la construction par celle-ci d’un méga-barrage sur le Nil. Par Marie-France Cros.

 

 

 

 

 

Longtemps, Le Caire a tablé sur l’inertie pour empêcher toute modification de la position léonine que lui avait accordé unilatéralement le colonisateur britannique, octroyant à l’Egypte la jouissance de la majeure partie des eaux du Nil (les deux tiers), ainsi que 20% au Soudan, et un droit de veto sur tout projet de barrage en amont.

Moins de 15% des eaux du « fleuve Dieu » seulement étaient, dans cette disposition, laissés aux autres pays riverains (Ethiopie, Soudan du Sud, Ouganda, Tanzanie, Burundi, Rwanda, RDCongo, Kenya) alors que 83% des eaux du Nil proviennent du Nil bleu éthiopien et qu’Addis Abeba n’a jamais reconnu les accords coloniaux de 1929 et 1959 sur lesquels Le Caire s’appuie. Les Ethiopiens soulignent que le Négus (ex-empereur d’Ethiopie) n’avait signé qu’un seul traité à ce sujet, en 1902, pour promettre que l’Ethiopie n’arrêterait pas les eaux du Nil. Et leur barrage de la Renaissance, indiquent-ils, n’arrête pas l’eau mais se contente de l’utiliser pour faire tourner les turbines avant de la rejeter.

Besoin d’énergie pour se développer

Car l’Ethiopie a besoin d’énergie pour pouvoir se développer, tout comme d’autres pays riverains du Nil. Après des années de patience devant l’inertie du Caire pour accepter toute modification du statu quo, la majorité de ces pays avaient signé, en 2011, un traité de partage des eaux du Nil, en vue d’en confier la gestion à une Commission conjointe pour « l’utilisation équitable et raisonnable » des eaux. Dès 2013, Addis Abeba a entamé la construction de son barrage de la Renaissance, destiné à produire 6000 MW.

D’abord attendu en 2017, puis en 2018, le barrage est maintenant annoncé pour 2020. Les autorités éthiopiennes ont promis de prendre « six à sept ans » pour remplir le lac attenant, afin « de ne pas créer de problèmes en aval », bien que l’eau doive s’évaporer bien moins vite dans le lac de barrage éthiopien que celle du lac de barrage d’Assouan, en Egypte, en raison de températures moindres.

D’impasse en impasse

Addis a passé plusieurs années à tenter de convaincre Khartoum et surtout Le Caire des bienfaits partagés de son projet. Des commissions techniques créées à l’initiative des Ethiopiens devaient rassurer les Egyptiens et les Soudanais sur leur crainte d’être privés d’eau mais leurs résultats n’ont jamais été rendus publics, la diplomatie des trois pays demeurant peu transparente sur le sujet. Au fil des années, cependant, les « impasses » ont succédé aux « impasses ».

Côté égyptien, l’immobilisme est de mise. Les autorités assistent sans réagir à l’accroissement de leur population; promeuvent des cultures grandes consommatrices d’eau comme le riz; n’ont annoncé qu’en 2018 la construction d’une station d’épuration des eaux usées pour pallier un manque d’eau déjà redouté aujourd’hui.

Menaces de guerre

Sous Hosni Moubarak, le Caire avait menacé d’entrer en guerre en cas de modification du statu quo sur le Nil. Sous Mohamed Morsi, les islamistes envisageaient de saboter le barrage (sans penser aux dégâts que cela occasionnerait aux Soudanais, le barrage éthiopien étant proche de la frontière). A l’arrivée au pouvoir du général al-Sissi, ce dernier avait assuré qu’il ne permettrait « jamais que le Nil, don de Dieu, soit source de conflit entre frères africains ». Mais en novembre 2017, il déclarait dans un discours : « Personne ne peut toucher à l’eau de l’Egypte ». Et en février 2018 une chanteuse égyptienne, Sherine Abdel Wahab, avait été condamnée à 6 mois de prison pour avoir dénigré le Nil en plaisantant sur la qualité de son eau.