Au Burundi, sur la route Bujumbura-Rumonge, une jeune fille court, terrorisée. A ses trousses, des hommes armés en uniforme. Elle est abattue. Par David Gakunzi, écrivain.




Cela se passe au Burundi. Plus exactement lundi 1er juillet, jour de la célébration des 57 ans d’indépendance, sur la route Bujumbura-Rumonge, dans le quartier de Kajiji en zone Kanyosha. C’est le soir, aux alentours de 21 heures. Une jeune fille court. Elle court à perdre haleine. Elle est terrorisée. Elle est âgée, selon les témoins, d’une vingtaine d’années. Elle court. A ses trousses, des hommes en uniforme. Des hommes en tenue policière. Des hommes armés.

La jeune fille court, les hommes armés courent derrière elle. Courent plus vite qu’elle. La jeune fille est rattrapée. Abattue. Elle est abattue à bout portant. Abattue comme ça. Juste comme ça. Finie. Finie la vie d’une jeune fille à peine sortie de l’adolescence. Ses rêves ? Finis. Ses aspirations ? Finies. Abattue. Abattue par des hommes qui, sous d’autres cieux, auraient dû la protéger. Abattue à bout portant.

Que s’était-il passé avant ? La jeune fille avait-elle été victime d’un viol ? Ses tueurs craignaient-ils d’être dénoncés ? La jeune fille courait-elle pour échapper au viol ? Car, au Burundi, aujourd’hui, les femmes vivent terrorisées, ravagées par la peur quotidienne d’être agressées. Agressées, humiliées, déshonorées, martyrisées par n’importe quel petit gars minable en uniforme, n’importe quel misérable milicien, n’importe quel sale type membre du parti au pouvoir.

Une jeune fille a été abattue. Abattue à bout portant. Son corps a été ramassé et emmené à la morgue, à l’hôpital du Roi Khaled de Kamenge. Dans n’importe quel pays civilisé, un acte aussi barbare aurait suscité le tollé général. Des dizaines, des centaines, des milliers de gens seraient descendus dans les rues pour protester, crier leur indignation. Des marches blanches auraient été organisées. Ce ne sera pas le cas au Burundi. La jeune fille a été abattue et puis c’est tout.

C’est que le meurtre est devenu une banalité, là-bas. Une normalité. Un geste quotidien autorisé. On tue et on se donne des raisons de tuer. De tuer ceux qu’on appelle « les ennemis de la nation », « les insurgés », « les mujeris » (chiens errants), « les bihemu » (traîtres), « les traîtres à la solde des colons ». On tue depuis des années. On s’est habitué à tuer. Mais on ne tue pas en tas, en gros, en quantité. Non. Il faut éviter les vives condamnations internationales. Alors le meurtre est individualisé. On élimine à huis clos, on élimine les uns après les autres. En silence. Loin des projecteurs.

Une jeune fille a été abattue. Abattue le jour de la célébration des 57 ans de l’accession du Burundi à l’indépendance. Était-ce donc ça l’indépendance? Où est passé le rêve de dignité pour tous, le rêve de plus d’humanité qui habitait ceux qui se sont sacrifiés pour cette satanée indépendance? Où est le respect de la vie? L’indépendance, était-ce donc le passe-droit octroyé à certains Burundais d’infliger la barbarie à d’autres Burundais, en toute impunité?

Une jeune fille a été fauchée. Qui demandera, qui exigera justice pour elle ?