Le génocide contre les Tutsis du Rwanda : 25 ans plus tard, je comprends enfin mon héritage.



Chaque mois d’avril, depuis l’année 1994, une chape de plomb se dépose sur les épaules de ma communauté. Les regards s’éteignent, les sourires se font rares, les souvenirs refont surface.

C’est que chaque mois d’avril, le cauchemar du génocide contre les Tutsis du Rwanda, qui a fait plus d’un million de morts en à peine 100 jours, refait surface. Ce printemps maudit où on a voulu nous éradiquer.

En 94, j’avais 3 ans, presque 4 et je vivais à Montréal avec ma famille. C’est que, bien avant 94, de nombreux Tutsis avaient quitté le Rwanda en raison de la discrimination et des menaces qu’ils y subissaient depuis des années. Mon père en faisait partie. Dans les années 70, il a été le dernier de sa fratrie à quitter son pays, forcé de reconnaître que sa vie y était en danger. Forcé de devenir un réfugié. Heureusement, il a trouvé au Québec un nouveau chez lui. Il y a rencontré ma mère et ils ont fondé une famille.

J’ai donc vécu le génocide et ses répercussions de loin, à travers les adultes qui m’entouraient. Chaque année, donc depuis toujours pour moi, nous commémorons ces évènements. Chaque année, nous marchons du centre-ville de Montréal jusqu’au Quai de l’Horloge, où nous lançons des roses dans le Saint-Laurent,  en souvenir des nombreuses personnes qui ont été tuées puis lancées dans le fleuve Nyabarongo au Rwanda pendant le génocide. Chaque année, nous écoutons les témoignages de nos compatriotes qui ont vécu ce cauchemar et y ont survécu, miraculeusement.

Quand j’étais enfant, je ne comprenais pas grand-chose à tout ça. Je voyais les photos et les vidéos, j’entendais les conversations, je voyais les visages tirés de mes proches, je comprenais que quelque chose de mal s’était passé, j’avais de la peine mais sans vraiment comprendre l’énormité de ce qui était arrivé. En grandissant, j’ai petit à petit mis les morceaux du casse-tête ensemble. Des concepts qui étaient trop complexes pour mon cerveau d’enfant ont commencé à avoir un sens: discrimination systémique, intolérance, colonisation, inaction de la communauté internationale, négationnisme, traumatismes, etc.

Aujourd’hui, 25 ans plus tard, j’ai l’impression de comprendre. Je comprends maintenant le devoir de mémoire qui me revient, c’est d’ailleurs pourquoi j’écris ce texte aujourd’hui. Je comprends l’importance d’être informée sur cette question afin de mieux partager cette information et qu’on n’oublie jamais ce qui s’est passé. Car c’est en oubliant l’histoire et ses leçons, qu’elle risque de se reproduire. Je comprends aussi que mon histoire culturelle et identitaire est marquée par ces évènements et que cela me rend d’autant plus intolérante à l’intolérance.

Depuis des années, j’entends dire que les gens qui ont participé au génocide étaient des messieurs madame Tout-le-Monde.  J’ai entendu dire la même chose des nazis. Ces gens, comme vous et moi, auraient été profondément influencés, jusqu’à être dépouillés de leur sens critique et éthique. Dans les deux cas, les lois et les gouvernements ont facilité leurs crimes. Les médias les ont incités à agir, dépeignant leurs victimes comme des sous-humains. C’était des cas flagrants de Us versus Them, poussés à l’extrême. Cet extrémisme ne sortait donc pas de nulle part. Il représentait une suite
« logique » aux actions et mesures discriminatoires qui étaient déjà en place.

Ces temps-ci, je pense beaucoup à ces étapes qui mènent à l’extrémisme et je me dis qu’elle est là, la pente glissante. Voilà pourquoi il est essentiel de se faire entendre dès que des propos discriminatoires et racistes sont prononcés, dès que des mesures discriminatoires sont proposées, dès qu’il y a même une petite indication que des droits pourraient être bafoués. Je suis autant québécoise que rwandaise, peut-être même plus, mais j’ai appris des leçons de ce qu’ont vécu les mien.ne.s et je ne me tairai pas. Et vous ?


Article publié d'abord par Ton petit Look: http://www.tonpetitlook.com/fr/2019/04/10