Après de bons et loyaux services, Paul Kagamé cède le fauteuil de l’UA au président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi. Même si on n’aime pas le lièvre, on doit admettre qu’il court vite. Par l’Initiative Internationale




En deux ans, en effet, le visionnaire président rwandais a réussi le même tour de force qu’il a joué dans le redressement spectaculaire de son pays dans la réformation de l’UA. C’est un train remis sur de bons rails qu’il laisse à son successeur à la tête de l’UA. C’est à ce dernier et aux suivants d’en faire bon usage.

Kagamé apparaissait, du reste, comme le seul à même de réformer l’organisation, par le système politique efficace qu’il a su mettre en place après le génocide de 1994 qui a détruit complètement son pays, et aujourd’hui crédité d’un bilan économique et social spectaculaire. Au point que le Rwanda est, maintenant, régulièrement félicité par la Banque mondiale pour ses remarquables succès en matière de développement. Le pays affiche, en effet, une moyenne de croissance de 6 à 8%.

Quant au revenu annuel par tête d’habitant, il a été remonté de 150 à 700 dollars, et le taux de mortalité infantile a chuté de deux tiers. L’assurance maladie couvre aujourd’hui 91% de la population et, sous l’impulsion de Kagamé, des investissements massifs ont été réalisés, notamment dans l’agriculture et le tourisme. Autre indicateur de bonne gouvernance : le Rwanda connaît un taux minimal de corruption qui le place 4e des pays africains dans le classement de Transparency International.

En dépit de tout cela, les uns et les autres rechignaient à lui confier les rênes de l’UA (pour de mauvaises raisons d’ailleurs) quand la question s’est posée. Ces détracteurs voyaient en lui un despote qui « a gagné les élections avec des taux soviétiques de jamais moins de 90% », mais sans jamais se demander ce qu’eux-mêmes ont apporté de bon à leurs pays. Toutefois, par sa réputation de modernisateur de son pays, les chefs d’Etat ont accepté – c’était au sommet de Kigali en juillet 2016 – de lui assigner la tâche de préparer un rapport sur la nécessité de changer de fond en comble les modalités de fonctionnement de l’UA.

La patte du visionnaire

Pour ce faire, Kagamé commença d’abord par s’entourer d’une équipe de techniciens. En tout, 9 des plus brillants technocrates de la Banque Africaine de Développement (BAD), des Nations Unies et du cabinet McKinsey. Le rapport proposé par cette équipe, en un temps record, est, pour le moins, « révolutionnaire et a convaincu les chefs d’Etat qui l’ont alors nommé à la tête de l’UA pour mener lui-même le projet à bon port ». Le rapport Kagamé rappelle, d’entrée, que l’UA n’a pas les moyens de ses ambitions. En effet, son budget opérationnel de 800 millions de dollars est financé à 80% par des bailleurs de fonds occidentaux, d’où la nécessité de faire des économies.

Pragmatiques, Kagamé et ses collaborateurs décident de resserrer l’action de l’UA sur trois domaines : la paix et la sécurité, l’intégration continentale, la diplomatie ; avec principalement deux directions de réformes concentrées sur le financement et le fonctionnement de l’UA. Ainsi, ils recommandent de prélever une taxe de 0,2% sur les importations extra-africaines des Etats pour constituer un fonds pour le financement de la paix et de la sécurité. Ce qui réduirait la dépendance l’UA vis-à-vis des bailleurs de fonds étrangers. Dans le même temps, ils lancent une réflexion pour revoir les barèmes des cotisations des Etats de sorte que le total des contributions des cinq plus grands pays du continent ne soit pas supérieur à 40% du total du budget de l’organisation. L’objectif est de contenir l’influence des grands, en équilibrant les rapports ente grands et petits pays au sein de l’UA.

En l’espace de deux ans, sur les principales propositions, Kagamé et son équipe ont abouti à des résultats plus que satisfaisants. Ainsi, près de la moitié des 55 Etats membres ont déjà accepté de payer la taxe de 0,2% sur leurs importations extra-africaines. Ce qui est, indéniablement, un succès. Les discussions se poursuivent encore sur les autres thèmes. Comme celui, par exemple, des barèmes des Etats, sur lesquels les discussions se poursuivent encore avec l’autre moitié des Etats. Ceux-ci ne veulent pas entendre parler de la taxe et préfèrent plutôt payer des quotes-parts selon d’autres modalités à définir.

De même, les discussions se poursuivent sur la proposition d’imposer des pénalités aux pays qui ne règlent pas leurs cotisations dans les délais. Comme l’a déclaré une chercheuse sud-africaine (« fine connaisseuse des institutions africaines »), Liesl Louw-Vaudran, « force est de reconnaître que Paul Kagamé a relevé avec détermination le défi des réformes qui devenaient urgentes si on voulait que l’UA demeure indépendante et écoutée. Il a su impulser un nouveau dynamisme à cette institution qui en avait vraiment besoin. » Pour la chercheuse, Kagamé s’est acquitté de ses responsabilités à la tête de l’organisation panafricaine tout à fait honorablement. Et, pour bon nombre d’observateurs, il incarne l’esprit de réforme qui souffle aujourd’hui sur l’UA.

L’équipe Kagamé a aussi trouvé un compromis sur la réduction du nombre de commissaires qui passe de 8 à 6, par fusion du département paix et sécurité avec celui des affaires politiques et celui du commerce et industrie avec les affaires économiques. Ce qui est le bon sens même pour une organisation qui n’a pas beaucoup de moyens.

Kagamé a tracé la voie à suivre

Certes, les chefs d’Etat sont contre la proposition de charger le président de la commission de l’UA, de nommer le vice-président et les autres commissaires. Ils y voient une perte de leurs prérogatives face à l’exécutif panafricain. Ils préfèrent donc confiner toujours ce dernier dans le rôle immuable de secrétariat de haut niveau qui n’a pas vocation d’initier des idées. Or, chacun sait, les chefs d’Etats n’ont pas d’idées, encore moins de vision pour l’UA. Dans ces conditions, l’organisation ne peut aller de l’avant. Pourtant, l’avenir de l’UA passe forcément par un exécutif doté de plus de pouvoir. Même s’il faut pour cela écorner un peu les egos surdimensionnés des chefs d’Etat, parce que les Africains attendent de l’UA qu’elle sorte du conformisme douillet de la danse des chefs d’Etat pour résoudre enfin les vrais problèmes du continent.

C’est cette voie qu’a pris le tandem Kagamé-Mahamat (président en exercice de l’UA-président de la commission de l’UA) dans cette affaire de la RDC. Rompant avec la tradition de réserve (celle-ci n’est d’ailleurs qu’un adjuvant trompeur pour mieux traficoter contre les intérêts réels de l’Afrique et de ses Etats), l’UA a contesté, par voie de presse, l’élection de Félix Tshisekedi et demandé même le recomptage des voix. Même si les partisans de l’immobilisme dans l’organisation, notamment au sein de la Communauté de Développement de l’Afrique Australe (SADC), lui ont coupé l’herbe sous les pieds. De sorte que le message envoyé à l’UA par Martin Fayulu, – le candidat malheureux et sans doute le vainqueur réel de ce scrutin -, demandant de créer un comité spécial pour la vérification de la vérité des urnes en RDC, est resté lettre morte.

 Ceux qui reprochent à Kagamé d’avoir gagné les élections avec des « taux soviétiques de 90% » sont les mêmes qui demandent que la communauté internationale respecte la souveraineté du Congo, et d’entériner un scrutin de convenance et de connivence, au mépris de celui sorti des urnes. Quel crédit doit-on accorder à la volonté réelle de ses bons samaritains d’œuvrer pour le bien de l’Afrique. Tôt ou tard pourtant, l’inévitable et nécessaire devoir d’ingérence devrait s’inscrire, irréversiblement, dans la charte de l’UA ; tant ce qui se passe parfois dans certains de nos Etats est proprement scandaleux.

Il nous revient d’ailleurs que les Etats-Unis, dans un communiqué diffusé ce vendredi 22 février, ont frappé de sanction cinq responsables de l’élection présidentielle en RDC qu’ils accusent de corruption, d’enrichissement personnel et de saper le processus démocratique. Sont de ceux-là : Corneille Nanga, président de la CENI, Norbert Basengezi, son vice-président, et l’un de ses conseillers, ainsi que Aubin Minaku, président de l’Assemblée Nationale, et enfin Benoît Lwamba Bindu, président de la Cour constitutionnelle, qui a validé sans sourciller les résultats du scrutin congolais de la honte. Tous les 5 cités, ainsi que leurs familles, sont désormais interdits d’entrée sur le territoire des Etats-Unis parce qu’ils « se sont enrichis personnellement par la corruption ou en supervisant des violences contre des personnes exerçant leur liberté d’expression et leur droit de se rassembler pacifiquement ». Dans ce communiqué, le département d’Etat a dit d’abord ses inquiétudes légitimes sur la conduite et la transparence du processus électoral en RDC.

L’échec, dans cette affaire de la RDC, n’est donc pas celui de Kagamé ou encore du tandem Kagamé-Mahamat, comme certains le claironnent. Ceux-ci ont fait ce qu’ils fallait dans l’intérêt des Congolais et de l’Afrique. S’il y a lieu de parler échec, c’est plutôt l’Afrique qui a encore trébuché dans sa marche vers le progrès, et sous les coups de ses mauvais fils. Les délégués au 32e sommet à Addis-Abeba ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Eux dont les sujets de conversations n’avaient rien à voir avec quelque échec du tandem Kagamé-Mahamat. Les délégués s’inquiétaient plutôt de la poursuite ou non des réformes Kagamé, avec l’entrée en scène d’un nouveau président, l’Egyptien Abdel Fattah Al-Sissi. Dans les couloirs de l’UA, ne bruissaient surtout que des rumeurs d’une possible entrée en vigueur de la zone de libre-échange continental, ZLEC. Projet proposé par Kagamé et adopté du reste, contre toute attente, par les chefs d’Etat à Kigali, le 21 mars 2018.

Le projet ZLEC « ouvre la voie à la création d’un marché unique de plus de 1,2 milliards d’habitants », comme s’est enthousiasmé le Zambien Albert M. Muchanga, commissaire pour le Commerce et l’industrie à l’UA. Cinquante-deux Etats ont déjà signé le projet ZLEC. Seuls trois Etats (Nigéria, Bénin et Erythrée) ne l’ont pas encore signé. Dix-neuf parlements nationaux l’ont déjà ratifié. Il ne manque plus que trois autres ratifications pour son lancement. Pour bon nombre d’observateurs de l’Afrique et de son évolution, note RFI, « c’est le lancement de cette initiative visionnaire qui définira le mieux pour la postérité l’année de la présidence Kagamé à l’UA. Pour notre part, nous soupçonnons les pères panafricanistes, fondateurs de la Charte de l’UA en 1963 à Addis-Abeba, Kwamé N’Krumah, Gamal Abdel Nasser, Jomo Kenyatta, … se retourner dans leurs tombes, à la nouvelle de l’ouverture de ce marché unique africain, et se disant : « Oui ! Bon sang ! Mais c’en a mis du temps ! ».