Historienne et spécialiste des Etats-Unis, Nicole Bacharan tire les premiers enseignements de ces «midterms» qui vont changer la dynamique de l’administration Trump. Interview  de Temps

 

 

Une victoire ou une défaite pour personne. L’issue des élections de mi-mandat aux Etats-Unis permet aux démocrates de reprendre le contrôle de la Chambre des représentants dont ils avaient perdu la majorité en 2010. Au Sénat toutefois, les républicains se renforcent, bien que légèrement. Historienne et spécialiste des Etats-Unis, Nicole Bacharan tire les premiers enseignements du scrutin qui va modifier le fonctionnement de l’administration de Donald Trump.

Le Temps:  Quelle est votre première analyse de ces élections de mi-mandat?

Nicole Bacharan:   Le vote est vraiment un instantané de la société américaine. D’une part, il normalise Donald Trump dans le sens où le scrutin n’est ni un refus, ni une approbation massive de sa présidence. Comme d’autres présidents avant lui, il perd des sièges à la Chambre des représentants et en gagne au Sénat. Sur ce point, il entre dans une certaine normalité de la politique américaine. D’autre part, il n’y a plus un seul parti au pouvoir. C’est le retour d’un certain équilibre à travers les poids et contrepoids.

Le Temps:  Les signaux émis par une telle élection sont-ils positifs pour l’Amérique?

Nicole Bacharan:  On est face à un pays écartelé, non pas simplement entre des républicains et des démocrates, mais entre des républicains qui ont largement gagné parce qu’ils étaient clairement pro-Trump et des démocrates qui l’ont emporté facilement parce qu’ils étaient clairement anti-Trump. Cette division du pays est préoccupante.

Les femmes démocrates seront des acteurs majeurs de la campagne électorale de 2020 et vont poser de vrais problèmes à Donald Trump

Le Temps:  Le fait le plus marquant de ces «midterms»?

Nicole Bacharan:  Les femmes. Elles incarnent plus que d’autres électorats la division de l’Amérique. Les démocrates ont reconquis la majorité de la Chambre des représentants grâce à elles, des femmes éduquées, jeunes, afro-américaines, latinos, des femmes qui sont doublement considérées comme des minorités par leur genre et par leur appartenance ethnique. Selon un sondage qui vient de sortir, si l’élection présidentielle avait lieu aujourd’hui, toutes les femmes démocrates papables pour la présidentielle battraient Donald Trump à plate couture. Elles seront des acteurs majeurs de la campagne électorale de 2020 et vont poser de vrais problèmes à Donald Trump. On imagine donc mal qu’il n’y ait pas une femme dans les prétendants à la Maison-Blanche. On peut parler de la sénatrice de Californie Kamala Harris, ou celle du Minnesota Amy Klobuchar. Cette dernière a de vrais atouts, et elle vient du Midwest. Avec plus de 60% des votes obtenus mardi, elle aura sa chance. Du côté républicain, ce ne sont au contraire pas les minorités et les femmes qui font la différence, mais les gens moins éduqués, blancs issus de milieux ruraux. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour le parti républicain, qui est devenu entièrement le parti de Donald Trump. La raison: la démographie joue clairement en défaveur des républicains, même si le trumpisme va rester encore très vigoureux et durer.

Le Temps:  Le lendemain d’élections de mi-mandat, on parle déjà de la présidentielle 2020. Le démocrate Beto O’Rourke, qui a perdu, mais qui a obtenu un bon score face au sénateur sortant Ted Cruz au Texas, peut-il incarner l’espoir démocrate de reconquérir la Maison-Blanche?

Nicole Bacharan:  Beto O’Rourke a réalisé un score très étonnant au Texas. C’est une vraie performance. Il va certainement jouer un rôle dans la campagne présidentielle à venir. En ce sens, sa non-élection au Sénat est plutôt un avantage. Elle l’aurait un peu bloqué. Il incarne cette nouvelle gauche, charismatique, inclusive.

Le Temps:  Une Chambre des représentants sous contrôle démocrate, n’est-ce pas un cadeau à Donald Trump?

Nicole Bacharan:  C’est certain qu’il va se servir de cette situation pour diaboliser les démocrates et les médias. Cette recette marchera toujours avec sa base électorale. En ce sens, les démocrates auront sans doute intérêt à ne pas engager une procédure de destitution qui n’aurait de toute façon aucune chance d’aboutir au Sénat contrôlé par les républicains. Une telle procédure renforcerait la rhétorique de victimisation que Donald Trump sait utiliser à merveille et ses chances d’être réélu à la présidence dans deux ans. 

Le Temps:  Quels types d’enquêtes les démocrates de la Chambre des représentants vont-ils pouvoir lancer contre la présidence Trump?

Nicole Bacharan:  Ils vont pouvoir convoquer («subpoena») toutes les personnes qu’ils jugent pertinentes pour mener leurs enquêtes. Ils chercheront sans doute à exiger la publication de la déclaration d’impôt de Donald Trump qu’il a toujours refusé de divulguer. Cela pourrait mettre le président dans l’embarras. Avec la majorité démocrate, l’enquête du procureur général Robert Mueller sera dopée. Les démocrates vont sans doute le convoquer au Congrès. Quant à l’enquête relative à une possible collusion avec la Russie, mon sentiment est que le président ne sera pas forcément touché, contrairement à son équipe. Mais il pourrait y avoir un vrai problème d’obstruction à la justice. Les enquêtes démocrates vont porter essentiellement sur des questions financières de corruption et de conflits d’intérêts.

Le Temps:  Durant cette campagne électorale et à la fin du scrutin, il a beaucoup été question de la suppression du vote de certaines minorités. Comment analysez-vous cette pratique?

Nicole Bacharan:  C’est étonnant. Dans un pays ultramoderne, nombre de gens n’ont pas pu voter. Le système est d’ailleurs compliqué. Il y a autant de règlements électoraux que d’Etats, soit 50. En Utah, nombre d’Amérindiens n’ont pas pu voter, comme d’ailleurs dans le Dakota du Nord où on exigeait des natifs américains une réelle adresse et non une boîte postale.

Le Temps:  Cette élection a mis en relief la diversité de l’Amérique avec des élus amérindiens, musulmans et LGBT…

Oui, c’est toute la démographie actuelle des Etats-Unis, cette Amérique qui résiste.