« Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit » (Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939); Par André Twahirwa, africaniste et élu local en Île-de-France






Retour sur un débat vite évacué: les « africains » de l’équipe de France championne du Monde 2018, “africains” ou « français » ? Africains pour les uns, français et fiers de l’être pour les autres à commencer par Didier Deschamps, le sélectionneur, et les intéressés. Réponse de normand : français d’origine africaine. Pour éviter d’affirmer clairement qu’ils sont français ET africains. Et fiers de l’être.
Et c’est justement parce qu’ils sont AUSSI africains qu’ils ont pu contribuer à la victoire de l’équipe de France. « Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit » (Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939). Mieux: seul celui qui diffère de moi peut m’enrichir. Et l’enrichissement doit être directement proportionnel à la différence. Mais qu’apportent-ils donc de (si) différent en tant qu’africains (lisez: en tant que « noirs africains »)?

L’apport des africains est d’ordre culturel

« Ils ne ressemblent pas à des Gaulois mais ils sont français » tranche Barack Obama, en parlant des africains de l’équipe de France 2018. Réaction d’afro-américain de «souche»: la différence s’arrête à la couleur de la peau. Or, elle n’est liée à aucune caractéristique physique qui serait spécifiquement africaine: elle est d’ordre culturel.
Parlant des Bleus au lendemain de leur victoire, l’humoriste Noah Trevor, de mère xhosa et de père suisse allemand et qui n’est installé en Amérique que depuis 2014, a, quant à lui, déclaré dans son émission Daily Show: «Je ne leur retire pas leur identité française mais il ne faut pas non plus leur retirer leur identité africaine qui est aussi la mienne» (Comedy Central, 16 juillet 2018). L’on sait en quoi ils sont français: ils ont nés français ou du moins ils ont grandi et ont fait leurs études en France et ils ont appris leur football en France. Et surtout leur apport ne serait pas effectif sans l’intelligence de sélectionneur que l’on s’accorde à reconnaître à

Didier Deschamps dit Dédé. Mais en quoi donc consiste leur « identité africaine » ?

De l’identité africaine des « africains » de l’équipe de France 2018
Il faut commencer par leur reconnaître au moins deux particularités, à ces africains. Première particularité: contrairement aux afro-américains de « souche », en Amérique depuis des siècles, contrairement aux « blacks » de l’équipe de France 1998, ultra-marins à une ou deux exceptions près, les Pogba et autres Kante sont des « immigrés de deuxième génération » et même deux d’entre eux, Steve Mandada et Samuel Umtiti, sont nés en Afrique. Et ils ont grandi au sein de leur communauté dans les quartiers et maîtrisent ainsi encore largement les codes culturels du « bled ». Seconde particularité: leur nombre. En effet, sur les 23 sélectionnés de 2018, la moitié sont africains (sub-sahariens). De quoi impacter efficacement la vie à l’intérieur du groupe et (donc) sur le terrain.
L’on peut mesurer l’importance de leur impact en regardant le documentaire Les Bleus 2018 : Au cœur de l’épopée russe, diffusée sur la chaîne TF1 le surlendemain de la victoire mais aussi le film du retour des Bleus et de leur accueil à l’Élysée : ils sont fiers d’être français mais ils ne ressemblent vraiment pas à des Gaulois, nos africains de l’équipe de France. « On reste comme on est » harangue Pogba à la mi-temps du France-Belgique en demi-finale; « Restez comme vous êtes » reprendra, comme en écho, le président Macron sur le perron de l’Élysée. Et Pogba ne s’en prive pas, de rester lui-même.
C’est grâce à un plus « africain » que nos Bleus ont fait plier le genou à bien meilleurs qu’eux techniquement : des Argentins de Messi aux Croates de Modric en passant par les Diables rouges de Hazard. Ce qu’ils ont plus qu’eux ? La primauté du collectif, du vivre et du faire ensemble dans la joie, typiquement sub-saharien, que le président Obama évoque dans son discours hommage à Madiba le surlendemain même de la victoire de l’équipe de France : en faisant l’éloge de la diversité, il a parlé de « Ubuntu ».

Au cœur de l’épopée russe des Bleus : la primauté du collectif

Le président Obama avait déjà évoqué l’ubuntu le 10 décembre 2013 aux funérailles officielles de Mandela et (presque) dans les mêmes termes : « Il y a un mot en Afrique du Sud, 'ubuntu', qui résume le plus grand legs de Mandela. Nous sommes tous liés les uns aux autres. Il y a une unité dans l'humanité. Nous nous accomplissons en nous offrant aux autres et en prenant soin des autres autour de nous. »
Le terme « ubuntu » _ ou ses variantes _ est attesté dans toutes les langues bantu (ou bantoues), un ensemble de langues d’Afrique qui va du Cap à Douala. Dans une langue bantu comme le kinyarwanda, le mot 'umuntu' (« être humain ») donne 'abantu', au pluriel (d’où ; la terminologie de « langues bantu »), et 'ubuntu', dans la catégorie ou classe des abstraits. 'Umuntu' est à opposer à 'ikintu' (« une chose ») et, toujours avec le même radical-ntu, à 'ahantu' (« un lieu »). 'Ubuntu' est, en quelque sorte, une tautologie : est 'umuntu' (« être humain »), celui qui possède 'Ubuntu' (« l’humanité » ; « le propre de l’homme »).

Le mot appartient donc à toute l’aire des langues bantu. Mais le contenu couvre toute l’Afrique sub-saharienne. Il existe, en effet, un certain nombre de valeurs spécifiquement africaines et communes à l’Afrique (noire) : une vision communautaire du monde avec des valeurs culturelles autour du «partage». Une société du NOUS, plus centrée sur le groupe et la communauté que sur le JE, l’individu.
'Ubuntu' se paraphrase par « TU es donc JE suis » (à comparer au « JE pense donc JE suis » cartésien?). Cette valeur cardinale s’incarne dans une solidarité « horizontale », une solidarité entre voisins, plus ou moins proches, à l’occasion d’événements majeurs de la vie privée (naissance, mariage, funérailles...) mais aussi dans la vie de la cité en ce qui concerne par exemple la justice ou la sécurité ou encore l’économie (culture des champs et autres travaux communautaires). C’est nettement le cas en Afrique (noire), l’Afrique du Nord étant une entité davantage tournée vers la Méditerranée que vers le sud du continent et se concevant elle-même comme telle; d’où, d’ailleurs, le terme « africains » pour désigner les « noirs africains » en excluant les africains du Maghreb.

Telle est l’identité africaine des Bleus 2018. Tel est ce plus que les 11 africains ont pu apporter à l’équipe championne du monde 2018 et qui a pu s’exprimer grâce à l’intelligence de sélectionneur du basque Didier Deschamps. On la retrouve dans la vie de groupe au Hilton Garden ou dans le vestiaire à la mi-temps mais aussi sur le terrain particulièrement le milieu composé du trio Pogba-Kante-Matuidi et, comme remplaçants, Tolisso et Nzozi: ce sont les meilleurs dans le rôle-clé de partage, de circulation du ballon.
Cet apport, essentiel, peut être transposé dans les autres domaines de la vie nationale et devrait être mis au service du bien vivre ensemble. Condition nécessaire : sans tomber dans le multiculturalisme, sortir de l’approche assimilationniste. Homogénéisation rime avec fossilisation. La diversité, ça paye : la victoire des Bleus en Russie en est une très vivante illustration. La respecter en la faisant vivre pleinement, c’est permettre à la société de progresser en profitant pleinement du meilleur des uns et des autres. À terme, les différences finissent par s’estomper et l’on aboutit à une saine intégration. Pour paraphraser le rappeur Gaël Faye dans Métis : tels deux fleuves qui se rencontrent pour n’en former plus qu’un, les cultures, par fusion, « s'imbriquent et s'encastrent pour ne former qu'un bloc d'humanité ». Une équipe de France nouvelle, une équipe qui gagne. Imaginons l’air frais et l’impact que la solidarité à l’africaine pourrait apporter au bien vivre ensemble dans certaines banlieues françaises !