Le sommet Trump - Kim Jong-un à Singapour est suspendu à l'imprévisibilité des deux leaders. C’est pourquoi l'issue de la rencontre historique entre les deux dirigeants nourrit toutes les interrogations. Par Geoffroy Clavel




Un texte de compromis négocié de haute lutte avec les sept pays les plus riches de la planète déchiré en quelques secondes par un tweet lapidaire rédigé depuis Air Force One. A ceux qui en doutaient encore, le passage mouvementé de Donald Trump ce week-end au Canada aura démontré que rien ni personne n'échappe à la versatilité du président des Etats-Unis.
Après avoir sabordé le G7 de ce 8 et 9 juin, copieusement injurié son hôte Justin Trudeau en le qualifiant de "malhonnête et faible", et menacé ses plus vieux alliés, dont la France, de nouvelles taxes douanières, le milliardaire s'est envolé pour Singapour où il doit rencontrer ce mardi 12 juin (soit dans la nuit de lundi à mardi, heure française) un autre interlocuteur tout aussi imprévisible: le dictateur nord-coréen Kim Jong Un.
D'ores et déjà historique, ce sommet a suscité de grands espoirs d'apaisement dans la région où la tension nucléaire a connu plusieurs pics ces dernières années. Mais "l'incohérence" et "l'inconsistance" du président américain, dénoncée ce dimanche 10 juin par l'Elysée, autant que le mystère qui entoure les intentions réelles du maître de Pyongyang, ne font qu'exacerber le suspense quant aux chances de voir cette rencontre aboutir à un dégel durable.
Trump souffle le chaud et le froid
Dans l'attente de ce face-à-face inédit, les dirigeants de la planète retiennent leur souffle et aucun ne se hasarde plus à parier sur son issue. "Nous avons apporté notre soutien à la dénucléarisation de la péninsule coréenne et a la stabilité de la région", s'est contenté de rappeler Emmanuel Macron depuis le Canada où le président français a pu une nouvelle fois se confronter aux signaux contraires adressés par son homologue américain.
La chronologie des faits qui ont permis à ce sommet d'avoir lieu invite en elle-même à la prudence. Au terme d'une escalade verbale entre les deux dirigeants qui a donné le vertige aux diplomaties mondiales, Donald Trump et Kim Jong Un sont tour à tour tombés d'accord pour une rencontre, avant de brutalement changer d'avis pour enfin se raviser et finalement se retrouver dans la nuit de lundi à mardi en territoire neutre.
Ce samedi, Donald Trump a lui-même soufflé le chaud et le froid sur les chances de voir ce sommet déboucher sur une paix durable, se montrant à la fois confiant dans ses talents de négociateur et prudent quant aux intentions de Kim Jong Un. "Combien de temps faudra-t-il pour voir s'ils sont sérieux ou non? Je pense peut-être dès la première minute", a-t-il expliqué. "C'est ma touche personnelle, mon sentiment, c'est ce que je fais", a dit le milliardaire, auteur du best-seller "The art of the deal".
Tout en jurant que la Corée du Nord tient là "une occasion unique" qui "ne se représentera jamais", même l'impétueux milliardaire a exprimé la possibilité que le sommet ne débouche sur rien. "Qui sait? Cela ne marchera peut-être pas. Il y a une forte chance que cela ne marche pas. Et une chance plus forte que cela prenne un certain temps. Ce sera un processus", a-t-il relativisé.
Insondable Kim Jong Un
Ces doutes tiennent autant à la personnalité insondable de Kim Jong Un, dont on ignore jusqu'à la date naissance précise, à son inexpérience sur la scène internationale qu'au caractère inédit de cette rencontre. Aucun président américain en exercice n'avait avant Trump pu ou voulu négocié en direct avec un héritier de la dynastie des Kim, sur une possible dénucléarisation du régime reclus.
De son côté, le fils de Kim Jong Il n'a que rarement participé à des négociations bilatérales avec une puissance du rang des Etats-Unis, hormis le numéro un chinois Xi Jinping et le président sud-coréen Moon Jae-in. Le doute demeure quant aux ambitions de ce trentenaire dont la silhouette rondouillarde et le visage souriant mis en scène par la propagande nord-coréenne dissimulent à peine la manière dont il a assis son pouvoir par la force et la répression.
Face à Donald Trump, qu'il a qualifié de "gâteux américain malade mental", le maître de Pyongyang sera-t-il prêt à abandonner le programme nucléaire qu'il n'a cessé de présenter comme le gage de la survie de son régime? En agitant la carotte d'une réintégration dans le concert des nations et le bâton de nouvelles sanctions économiques, le président américain espère rapidement obtenir des avancées.
Mais Michael O'Hanlon, de la Brookings Institution à Washington, ne peut "imaginer un homme dont le régime affirme depuis de nombreuses années qu'il a besoin de l'arme nucléaire pour assurer sa sécurité y renoncer d'un coup, même avec de fortes contreparties économiques". La seule piste réaliste serait selon lui un processus "étape par étape", qui s'inscrira nécessairement dans la durée.
Toute la question est de savoir si l'impétueux Donald Trump s'en contentera.