C’est dans une indifférence quasi-générale, que le successeur de Ban Ki-Moon est adoubé par le Conseil de sécurité avant son investiture par l’Assemblée générale. Par Guillaume Berlat

« Le gouvernement mondial est le rêve de tout homme sensé » (Charles de Gaulle). Malheureusement, nous en sommes encore loin aujourd’hui1. C’est dans une indifférence quasi-générale, caractéristique de l’approche actuelle des médias, que le successeur du sud-coréen Ban Ki-Moon au poste de secrétaire général de l’ONU est adoubé le 6 octobre 2016 par le Conseil de sécurité (celui qui fait les rois, en particulier ses cinq membres permanents) avant son investiture officielle par l’Assemblée générale (Agora de 193 membres au sein de laquelle chaque État dispose d’une voix égale) quelques semaines plus tard (article 97 de la Charte des Nations Unies).
Il s’agit du portugais Antonio Guterres qui l’emporte face à plusieurs candidats qui n’ont pas démérité mais qui se sont neutralisés2. Neuvième Secrétaire général de l’ONU, il est le premier européen à occuper ce poste depuis l’autrichien Kurt Waldheim (1972-1981). Force est de constater que, même si elle fait son chemin, l’idée de confier, pour la première fois depuis 1945, le poste à une femme a trouvé ses limites jusqu’à aujourd’hui. Rouage important de la machinerie onusienne, Antonio Guterres hérite d’une succession dans laquelle le passif l’emporte sur l’actif. Le défi qu’il a et aura demain à relever est d’une grande ampleur.
Un rouage important de la machinerie onusienne
Comme souvent dans les relations internationales, le fossé est profond entre la théorie (la norme juridique) et la pratique (la pâte humaine).
La théorie onusienne : un fonctionnaire
Comment se compose le « machin » pour reprendre la formule du général de Gaulle citée plus haut ? L’article 7 de la Charte (chapitre III « Organes ») définit ainsi les organes principaux de l’organisation : « une Assemblée générale, un Conseil de sécurité, un Conseil économique et social, un Conseil de tutelle, une Cour internationale de Justice et un Secrétariat ». Il faut se reporter aux articles 97 à 101 (chapitre XV « Secrétariat ») pour connaître les conditions de sa nomination et la principale tâche qui lui sont assignées : « Le Secrétaire général peut attirer l’attention du Conseil de sécurité sur toute affaire, qui à son avis, pourrait mettre en danger le maintien de la paix et de la sécurité internationales » (article 99). A priori et entendue stricto sensu, sa fonction, hormis celle de directeur des ressources humaines d’une équipe cosmopolite de 40 000 agents, est relativement circonscrite à une mission principale, la contribution au maintien de la paix et de la sécurité internationale.
La pratique onusienne : un politique
Dans les faits, le Secrétaire général de l’ONU doit ou peut être à la fois gestionnaire, lanceur d’alerte (en cas de signaux faibles annonciateurs de crises politiques, sécuritaires ou de catastrophes humanitaires), médiateur d’intérêts parfois divergents entre les Grands (surtout lorsque le climat entre Moscou et Washington se dégrade), force de proposition sur des problématiques transversales (développement, environnement, sécurité largo sensu, société de l’information…) en fonction de son appétence personnelle pour certains aspects de sa fonction. Ce qui n’est pas une mince affaire en soi. Homme de l’ombre ou homme de la lumière, le choix lui appartient. Les exemples ne manquent pas dans la pratique de secrétaires généraux qui couvrent l’ensemble du spectre opérationnel : des placides aux actifs en passant par les idéalistes rêveurs.
A ce stade, il est important de dresser un rapide bilan de la mandature double de son prédécesseur, Ban Ki-Moon.
Une succession particulièrement difficile
Dans un monde aussi complexe qu’imprévisible, le bilan objectif de l’œuvre diplomatique de Ban Ki-Moon est plus que contrasté. Reconnaissons que le Secrétaire général doit traditionnellement faire face à un obstacle structurel.
Un bilan contrasté : l’effacement
Le moins que l’on puisse dire est que son « invisible » prédécesseur, le sud-coréen Ban Ki-Moon ne laissera pas un souvenir impérissable dans l’Histoire de la Maison de verre en dépit de ses deux mandats successifs et de son extrême courtoisie3. Nous nous garderons bien de l’accabler en mettant en partie à son crédit le succès de la COP21 de décembre 2015. Toutefois, sa gestion des grands conflits qui secouent le monde (Irak, Syrie, Libye, Yémen, Soudan…) manque à tout le moins de clairvoyance et de volontarisme. Effacement médiatique ne signifie pas pour autant inaction diplomatique. La politique incantatoire montre rapidement ses limites. Mais, à sa décharge, il convient de rappeler que le Secrétaire général de l’ONU ne peut à lui seul pallier l’absence d’ « animus societatis », de vivre ensemble des États membres, surtout dans les périodes difficiles comme celle que nous traversons aujourd’hui.
Un obstacle structurel : l’inertie
La bataille pour la succession de Ban Ki-Moon donne lieu aux traditionnelles tractations entre les principales délégations et, surtout, dans les capitales4. Plaire dans le même temps à Moscou et à Washington dans le climat de « nouvelle guerre froide » que nous connaissons actuellement relève par certains aspects de la quadrature du cercle. Il est vrai que la tâche n’est pas aisée pour tout Secrétaire général qui se respecte. Quoi qu’il fasse (activité ou discrétion), on la lui reproche !
Pour ce qui les concerne, les Américains ont la fâcheuse tendance à le considérer comme un collaborateur du secrétaire d’État, obéissant au doigt et à l’œil à ses instructions, ses injonctions. L’égyptien Boutros Boutros-Ghali relate dans ses mémoires les aboiements quotidiens au téléphone du chef de la diplomatie américaine, le stigmatisant au motif qu’il n’appliquerait pas à la lettre les Saintes écritures de Washington5. Son indépendance lui coûtera la privation d’un second mandat6.
On mesure ainsi l’ampleur des défis que le nouveau Secrétaire général de l’ONU, le portugais Antonio Guterres aura à relever dans un avenir proche et lointain.
Un defi à relever d’une grande ampleur
Antonio Guterres arrive à New York fort d’un palmarès incontestable et incontesté pour déplacer le rocher de Sisyphe.
Un palmarès impressionnant : un homme de qualité
Ancien premier ministre du Portugal (comme son compatriote José Manuel Barroso à la réputation désormais sulfureuse), socialiste, francophone âgé de 67 ans, Antonio Guterres est précédé d’une excellente réputation tant dans son pays (il fait rentrer son pays dans la zone euro) que dans la sphère multilatérale (au HCR). Il occupe le poste de Haut-commissaire aux réfugiés de l’ONU de 2005 à 2015, à la satisfaction générale, semble-t-il. Il se révèle être un excellent gestionnaire. Il réforme son agence, parvenant à réduire le personnel d’un tiers qu’il envoie sur le terrain tout en obtenant un doublement de son budget et cela dans une atmosphère de dialogue soutenu. Les éloges de cet humaniste au visage rond et affable parviennent des quatre coins du monde : patron « charismatique », « humble et humain », « travailleur acharné et méthodique ». Grand défenseur des droits de l’homme, il est unanimement respecté par les ONG.
Un rocher de Sisyphe : l’éternel recommencement
Il prendra ses fonctions dans un contexte de crise du multilatéralisme en général et de crise morale de l’ONU en particulier. « Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste, je suis déterminé » a coutume de dire le nouvel élu. De la détermination et de l’énergie7, il lui en faudra pour tenter de relancer la machine ou le machin tant les pesanteurs internes sont fortes et les divergences externes sont énormes. Porter le diagnostic pertinent sans langue de bois sur la pathologie dont souffre l’ONU aujourd’hui pour proposer les remèdes adaptés pour demain constituera sa première préoccupation.
Il sera rapidement jugé sur sa capacité à apporter une contribution réaliste aux divers conflits qui secouent l’Afrique, le Proche et le Moyen-Orient ainsi qu’aux problématiques transversales du moment (environnement, développement, terrorisme, prolifération, criminalité organisée…). Faute de réponses courageuses, l’état de grâce risque d’être de courte durée !
« Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » (Charles Péguy). Antonio Guterres ne devra pas faire semblant de ne pas voir et de ne pas nommer tout en ne cédant pas aux sirènes mortifères de la médiacratie Face aux dérèglements structurels du monde, force est de constater que les remèdes employés jusqu’ici sont au pire inefficaces, au mieux insuffisants. Même si dans ses fonctions précédentes, il en a pris la juste dimension et l’authentique perception, il devra faire du passé table rase en acceptant que l’humanitaire ne peut pas se substituer au politique et au diplomatique.
Dans cette pagaille multipolaire, sa grande force sera justement de ne pas plaire à tout le monde tout en sachant raison gardée. Ce sera aussi de se souvenir que la diplomatie connait la complexité des choses, l’impossibilité d’obtenir tout ce qu’on souhaite et la nécessité de rechercher des compromis et la moins mauvaise solution. En ce temps d’état de grâce consécutif à une élection remportée haut la main, souhaitons bonne chance au nouveau Secrétaire général de l’ONU et au catholique qu’est Antonio Guterres prononçons la formule rituelle suivant la désignation d’un Pape : « Habemus Papam ».