Nommer les choses, c'est les faire exister. Le Pays de Gihanga, une « démocratie consensuelle» ou une « démocratie (à dominante) participative» avec une part, moins importante, du modèle représentatif, emprunté à l’Occident mais (re)bâti sur le principe du consensus, qu’il a institutionnalisé?

André Twahirwa, africaniste et élu local en Île-de-France


Le néologisme de «démocratie consensuelle», utilisé dans le Préambule de Constitution rwandaise actuelle, présente le grand avantage de mettre l’accent sur la politique d’unité et de réconciliation au lendemain du Génocide perpétré contre les Tutsis: le peuple rwandais, lit-on, est déterminé « à bâtir un Etat de droit fondé une démocratie consensuelle et pluraliste basée sur le partage du pouvoir, l’unité et la réconciliation du Peuple Rwandais […]».
Mais, en s’en tenant à une terminologie consacrée, l’on peut parler de consensus institutionnalisé et de partage au sommet de l’État dans une démocratie (à dominante) participative. Tout comme pour les démocraties occidentales, telles la Belgique ou la Suisse, baptisées «consociatives» par d’aucuns, l’on peut parler de «Consociation» et de partage du pouvoir au plus haut niveau de l’État dans le cadre d’une démocratie (à dominante) représentative.

«Consensus institutionnalisé»
Le consensus et ses corollaires, le dialogue et le partage du pouvoir, inscrits dans le Préambule, sont repris dans les chapitres qui concernent les partis politiques et le pouvoir central: le chapitre VI (articles 54 à 60), consacré aux « Formations politiques», et au chapitre 7 (articles 61 à 63), consacré aux «Pouvoirs de l’Etat». Il y est ainsi question du «partage équitable du pouvoir» entre toutes les formations politiques dans le cadre du «Forum national de Concertation des Formations Politiques, [qui] rassemble les formations politiques pour des raisons de dialogue politique, pour construire le consensus et la cohésion nationale».
Et, comme explicité dans le Préambule, ces principes sont des valeurs bien enracinées dans la Tradition du Pays de Gihanga: il est question du «privilège [s.-e, en Afrique] d’avoir un même pays, une même langue, une même culture et une longue histoire commune qui doivent nous permettre d’avoir une vision commune» du destin national.
Le dialogue à la recherche du consensus pour le bien vivre ensemble, aux antipodes de l’affrontement idéologique, est une des valeurs de la « la longue histoire commune» du pays.

Lire aussi: De l’École du Caméléon et de l’Opposition Politique au Pays de Gihanga

http://www.rwanda-podium.org/index.php/actualites/politique/1546-analyse-de-l-ecole-du-cameleon-et-de-l-opposition-politique-au-pays-de-gihanga

Il en est de même du partage du pouvoir, une des caractéristiques pouvoir central avant la colonisation (Bernardin Muzungu, Histoire du Rwanda Précolonial, l’Harmattan, pp 96-99). En effet, les trois pôles du pouvoir central étaient occupés par des clans différents: le roi appartenait au clan des Abanyiginya tandis que la reine-mère était issue des clans matri-dynastiques (Abasinga, Abega, Abakono, Abaha) ; enfin, les gardiens de la Constitution dite Code dynastique, les Abiru, étaient principalement des Abatsobe.
Aujourd’hui, dans le cadre républicain, le «partage équitable du pouvoir» est entre toutes les formations politiques dans le cadre du «Forum national de Concertation des Formations Politiques». (Article.59 de la Constitution de 2003, révisée en 2015).
Mais le terme de démocratie ne désigne pas les principes sur lesquels un régime politique est bâti: il désigne un type de régime fondé sur le pouvoir du peuple, sur sa participation et le degré d’implication dans la vie politique. Le Rwanda est le pays de la démocratie participative.

Implication du peuple et démocratie (à dominante) participative.
La démocratie est le pouvoir du peuple, pour le peuple et PAR le peuple». Et c’est le «PAR le peuple», qui différencie les différentes formes de démocratie ou plutôt les différentes dominantes dans les pratiques démocratiques, tous les modèles étant mixtes. En dehors du modèle grec de la «démocratie directe», aujourd’hui difficilement à applicable, la démocratie (à dominante) participative est le modèle qui permet au peuple, le plus large possible, d’exercer, le plus possible, les pouvoirs les plus étendus.
Grâce au recours aux solutions «maison» dites « solutions localement conçues» (SLC), recours inscrit dans la Constitution dans son article 11 (Culture rwandaise comme source de solutions endogènes), le Rwanda est le pays de la Démocratie (à dominante) participative, un système endogène et éminemment inclusif: les 12 SLC permettent d’augmenter l’implication des citoyens – TOUS ET TOUTES – dans la vie politique et d’accroître leur rôle dans les prises de décision, d’acteurs dans leur propre développement.

Lire aussi: RWANDA: Retour sur un modèle politique endogène au coeur de l’Afrique

http://fr.igihe.com/sports/football/politique/rwanda-retour-sur-un-modele-politique-endogene-au

Le modèle occidental est la démocratie (à dominante) représentative. Cette différence est liée à l’Histoire et aux évolutions différentes de la démocratie directe: au Pays de Gihanga, celle-ci a évolué vers la démocratie (à dominante) participative tandis que, en Occident, elle a évolué vers la démocratie (à dominante) représentative fondée sur l’existence de clivages idéologiques de nature et d’origine philosophique et/ou religieuse.

Lire à ce propos: De la Démocratie Directe et de ses Évolutions: Le Cas d’Athènes et du Rwanda Précolonial

http://www.rwanda-podium.org/index.php/actualites/politique/1133-analyse-de-la-democratie-directe-et-de-ses-evolutions-le-cas-d-athenes-et-du-rwanda-precolonial

Ceux que d’aucuns appellent «consociationalisme» ou «démocratie consociative» à propos du régime politique de quelques pays occidentaux, comme la Belgique ou la Suisse, n’est qu’une variante de la démocratie à (dominante) représentative bâtie sur le principe de la «consociation». D’ailleurs, dans les constitutions des pays concernées, il n’est nullement mention ni «démocratie consociative» ni de «consociation». Mais surtout, ce principe est à bien distinguer du consensus institutionnalisé propre au Rwanda et cela même si elle est rendue possible par des tractations de haut niveau visant une forme de consensus.

Consociation et consensus institutionnalisé
Le mot consociation fut appliqué à l'origine pour désigner le processus de constitution des Pays-Bas: la libre alliance consentie de chaque province dans la construction du royaume. Aujourd’hui, le consociationalisme désigne un mode de gestion des sociétés profondément marquées par des clivages (sociaux, idéologiques, religieux et linguistiques). C’est le cas en Belgique (deux communautés de langues, avec chacune leurs familles politiques et leurs institutions scolaires ou culturelles) ou la Suisse (quatre langues nationales, deux religions, quatre grandes familles politiques, vingt-six cantons...).
Et si la Belgique est une fédération et la Suisse, une confédération, c’est que la consociation est indissociable du principe de reconnaissance d'une autonomie aux différents groupes constitutifs de la société. C’est pourquoi elle se caractérise par l'existence d'une coalition, le recours au vote proportionnel et le droit de veto, l’objectif de tous ces dispositifs étant de permettre aux différentes composantes de «vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l'autre». (Préambule de la Constitution de la Confédération suisse).
Et tel n’est nullement le cas au Rwanda. Adopter le consociationalisme équivaudrait à renoncer à revenir aux origines de l’identité rwandaise, à consacrer le divisionnisme qui a été inoculé par le colonisateur et les deux premières républiques, basées sur la propagation de la haine qui conduit au Génocide.
Le Rwanda n’est donc ni une «démocratie consociative», ni, à proprement parler, une «démocratie consensuelle». C’est une démocratie (à dominante participative) avec une part, moins importante, de démocratie représentative. Mais si, pour cette dernière, le Pays de Gihanga a emprunté à l’Occident son modèle (partis politiques, élections, institutions…), il l’a adapté à sa Culture en le rebâtissant sur le principe du consensus, principe qu’il a institutionnalisé. Ce modèle, endogène, a fait ses preuves: il est aux sources du «miracle rwandais». Il est, naturellement, appelé à évoluer mais il ne peut, en aucune façon, être considéré comme une étape vers le «Modèle», occidental.