Ils viennent du Sénégal, du Cameroun ou du Bénin et disent leur admiration pour un pays, le Rwanda, dont la réussite compte plus à leurs yeux que les critiques qu’il reçoit en matière de droits de l’homme. Par Jules Crétois


Serge Ondobo s’est installé à une table de Chez Lando, célèbre bar de Kigali. Ce Camerounais, qui se décrit comme le président d’une « association de jeunes patriotes », a enfilé un maillot de foot qui trouve le moyen de célébrer à la fois les Lions indomptables et Paul Kagame. En août, il est venu tout spécialement à Kigali pour assister à la prestation de serment du président rwandais, réélu pour un troisième mandat, et il ne se lasse pas d’énumérer ce qui fait que « Kigali est plus agréable à vivre que Yaoundé ». La ville, explique-t-il, est moins polluée. Elle est aussi plus sûre et moins gangrenée par la corruption – « les chiffres le prouvent », ajoute-t-il.
Aimable Bayingana, cadre du Front patriotique rwandais (FPR, au pouvoir), ne peut que se réjouir de cet enthousiasme. « Tout a commencé avec l’abandon des sacs en plastique », sourit-il pour illustrer ce que certains se plaisent à appeler « le modèle rwandais ». Depuis 2008, une loi interdit en effet l’usage des sachets non recyclables. « Qui n’a pas cette image des pays africains dont les arbres sont ornés de déchets en plastique de toutes les couleurs ? remarque Yann Gwet, un consultant camerounais qui a choisi de s’installer en famille à Kigali. Il n’y a rien de tel ici. »

Politique en touche
Felwine Sarr, économiste sénégalais, se rend depuis plusieurs années à Kigali. Il a écrit une pièce de théâtre inspirée par la reconstruction postgénocide. Il partage le même engouement : « Je me renseigne sur les outils de contrôle, la culture de l’évaluation, les contrats de performance qui sont devenus les marques de fabrique de la réussite rwandaise. »

Les questions politiques, cela ne regarde que les Rwandais
N’y aurait-il donc rien à jeter dans le modèle rwandais ? Les autorités de Kigali ne sont-elles pas régulièrement critiquées pour le peu de cas qu’elles font des libertés individuelles ? Leur bilan en matière de droits de l’homme n’est-il pas pointé du doigt, tout comme la rapidité avec laquelle elles taxent de révisionnisme les voix dissonantes ?
Les personnes que nous avons rencontrées préfèrent botter en touche. « Concernant les questions politiques, je considère que cela ne regarde que les Rwandais », résume Sandra Idossou, une Béninoise installée dans le pays depuis une dizaine d’années. Pour Felwine Sarr, il ne s’agit pas de juger l’expérience rwandaise en valeur absolue, mais aussi au regard de ce qui se fait ailleurs. Et la comparaison tournerait souvent à l’avantage du Rwanda…

Trois piliers
Défense de la souveraineté, panafricanisme et bonne gouvernance
À en croire Yann Gwet, le modèle de développement rwandais « s’oppose en tout point au modèle en vigueur en Afrique francophone ». « Il repose sur trois piliers, explique-t-il : la défense de la souveraineté, le panafricanisme et la bonne gouvernance. Il suffit de voir les sentiments de la jeunesse vis-à-vis du franc CFA ou son soutien à la libre circulation sur le continent pour voir à quel point elle est en phase avec cette voie. »
Ce qui fascine aussi dans les pays francophones, c’est la distance que Kigali maintient vis-à-vis de Paris. « Ici, on ne mange pas dans la main des Français », se réjouit Serge Ondobo. Un résumé hâtif, qui méconnaît sans doute la complexité des relations qu’entretiennent la France et le Rwanda depuis une vingtaine d’années, mais dans lequel plusieurs se reconnaissent.

L’Afrique n’a pas de problèmes d’ordre civilisationnel, que des atouts
Sur Facebook, Felwine Sarr n’a pas caché sa joie de voir un chef d’État africain répondre à Emmanuel Macron, qui, le 8 juillet, avait estimé que le défi de l’Afrique « est civilisationnel ». « L’Afrique, lui a rétorqué Paul Kagame, n’a pas de problèmes d’ordre civilisationnel, que des atouts. » « Le Rwanda a une indépendance de ton qui interpelle notamment les Africains francophones, toujours liés à Paris », commente Felwine Sarr.

Capitale Africaine !
Aujourd’hui, le Rwanda permet à tout ressortissant d’un pays africain d’obtenir à l’arrivée sur le territoire un visa touristique de trente jours sans frais. En 2016, selon une source gouvernementale, plus de 10 000 visas de travail ont été délivrés à des Africains, et ils ont été au moins 3 millions à entrer dans le pays la même année.

Kigali veut apparaître comme une capitale africaine et plus seulement régionale, et soigne son image jusque dans le hall de l’aéroport : « Six heures seulement pour ouvrir une entreprise », vantent des panneaux d’affichage. Felwine Sarr approuverait : l’efficacité de l’administration est, selon lui, l’une des clés du développement rwandais. Idossou, la Béninoise, confirme : « J’ai monté mon entreprise, The Service Mag, en quelques heures seulement. Cela n’aurait été possible nulle part ailleurs sur le continent. »

Le Rwanda entretient des liens traditionnellement étroits avec les régions anglophones et swahilophones, « mais veut se rapprocher du reste du continent », répètent, en substance et à l’envi, les dirigeants du pays. En janvier 2014, un Rwandais, Henry Gaperi, a été nommé à la tête de l’Office togolais des recettes – l’une des institutions les plus prestigieuses du pays.

À l’inverse, c’est un Mauricien, l’ex-ministre des Finances Rama Sithanen, qui était il y a quelques jours encore directeur du conseil d’administration du Rwanda Development Board, boussole du développement rwandais où il avait été nommé en 2013. Preuve, pour les admirateurs du modèle rwandais, que le partage de savoir-faire est une réalité.

Panafricanisme
Toujours soucieux de soigner sa communication et désireux de convaincre que « le panafricanisme fait partie de son ADN », ainsi que l’affirme Mathias Harebamungu, l’ambassadeur du Rwanda au Sénégal, le pays organise des événements internationaux. En juillet, des centaines de visiteurs se sont pressés au YouthConnekt Africa Summit, organisé à Kigali par le ministère de la Jeunesse et des Technologies.

Deux mois plus tôt, en mai, il y avait eu le Transform Africa Summit, un autre sommet, consacré celui-ci à la promotion des « villes intelligentes ». Y avaient participé des maires du continent, mais aussi les présidents nigérien, Mahamadou Issoufou, et malien, Ibrahim Boubacar Keïta. L’occasion de mettre en avant Kigali, son cadastre et ses services municipaux dématérialisés, ainsi que ses 500 km de fibre optique.

Beaucoup de Ouest-Africains viennent passer ici quelques jours, mais trouvent que la ville est encore trop endormie
Depuis 2016, la ville accueille aussi le siège de l’Institut africain des sciences mathématiques – une décision là encore très politique. Nathalie Munyampenda est chargée de la communication de l’établissement. Elle explique que « 30 % des élèves sont rwandais et que 20 % viennent de pays africains francophones », et ne cache pas que l’objectif est de « recruter plus encore en Afrique francophone ». Comme elle, beaucoup de fonctionnaires rwandais rêvent de faire de Kigali un lieu de rencontres entre francophones et anglophones du continent.
Reste une réalité qui freine la dynamique d’accueil, que tous concèdent volontiers : « Kigali souffre d’un manque d’animations, résume Sandra Idossou. Beaucoup de Ouest-Africains viennent passer ici quelques jours, mais trouvent que la ville est encore trop endormie. »