Depuis longtemps le mot “justice” n’a plus grand sens au Burundi de Nkurunziza. . Par Afrikarabia 




Prenant prétexte de l’erreur d’interprétation d’une vidéo diffusée sur France 3, le président burundais Pierre Nkurunziza poursuit pour diffamation l’avocat belge Bernard Maingain et des journalistes français et burundais.

Depuis longtemps le mot “justice” n’a plus grand sens au Burundi. L’indépendance des magistrats, quel que soit leur rang, n’est qu’une fiction. Lorsqu’il décida en avril 2015 de briguer un troisième mandat – en violation de la Constitution et des Accords de paix d’Arusha – le président Nkurunziza dût solliciter la Cour Suprême. Ce ne fut pas une simple formalité comme il l’imaginait : des magistrats dirent « non ». Alors on employa à leur égard la manière forte habituelle : les menaces de mort. L’un des juges suprêmes dut se cacher puis fuir le pays avec sa famille. Ca servit d’exemple aux autres qui finirent par plier.

Autre exemple : en décembre 2015, lorsque le régime décida de juger des opposants, le Parquet récusa tous les avocats burundais de la défense, ainsi que Me Bernard Maingain, accusé publiquement de “complicité de coup d’Etat”. Et pour faire bonne mesure, un mandat d’arrêt international aurait été décerné contre lui. Lorsqu’il passe un poste frontière et tend son passeport, l’avocat belge n’est pas interpellé par les douaniers. De toute façon, un mandat d’arrêt international émis par le régime ubuesque de Pierre Nkurunziza n’a aucune valeur hors du Burundi. Tout comme les décisions des juges burundais terrorisés.

Le potentat de Bujumbura a fini lui-même par le comprendre, et s’est dit qu’une décision émise par des juges parisiens aurait davantage de poids. D’où le procès qui, en principe, doit se tenir ces jeudi 24 et vendredi 25 janvier 2019 devant le tribunal correctionnel de Paris. En cause, outre Me Maingain, le journaliste burundais David Gakunzi, ainsi que Mme Delphine Ernotte, présidente de France Télévision, et un collaborateur de France 3. Ce dernier, dans le Journal de la soirée du 13 janvier 2016, avait diffusé une vidéo supposée montrer des miliciens Imbonerakure assassiner des civils par divers moyens traditionnels. En réalité, on comprit vite qu’il s’agissait d’un “kit vidéo” tourné en Afrique de l’Ouest, qui servait d’instrument en quelque sorte « pédagogique » aux Imbonerakure. Nuance…

France 3 s’excusa dès le lendemain. Me Bernard Maingain, qui reconnaissait avoir fourni la vidéo, publiait aussitôt un communiqué rectificatif. Selon toute vraisemblance, le potentat de Bujumbura estima qu’il tenait là un moyen de “coincer” l’avocat belge. D’où la plainte pour diffamation à Paris, siège de France 3.

Il est vrai que Nkurunziza a des raisons d’en vouloir à Me Maingain. Connaisseur de longue date de la région des Grands Lacs et avocat de plusieurs organisations de défense des droits de l’homme, il a collationné au Burundi et en Europe de nombreux témoignages et preuves des crimes contre l’humanité commis par le régime de Nkurunziza ces dernières années

Avec Armel Niyongere, avocat aux barreaux de Bruxelles et du Rwanda, lui aussi militant des droits humains, Bernard Maingain a participé à la création d’un Collectif des Victimes. Ce collectif a obtenu plus de 1 600 mandats de membres de familles de victimes. Des mandats et témoignages jugés solides par la Cour pénale internationale (CPI) et le Haut Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme.

Dans un arrêt du 9 novembre 2017, la Cour pénale internationale « a conclu, au regard du seuil requis, que des meurtres et tentatives de meurtres ont été commis par les forces de sécurité et par des membres Imbonerakure de façon continue (…) sous la forme d’assassinats ciblés au Burundi et en dehors. La Chambre a également conclu que de nombreux crimes d’emprisonnement ou privation grave de liberté physique, de torture et de viol ont été commis par des membres des forces de sécurité et des Imbonerakure à partir du 25 avril 2015 au moins, durant toute l’année 2016 et jusqu’en 2017. (…) les renseignements disponibles n’indiquent pas que de quelconques enquêtes ou poursuites aient été engagées par le Burundi. »

Lorsque le Procureur à la CPI annonça l’ouverture d’une enquête qui pourrait aboutir à la mise en accusation du président du Burundi, son gouvernement notifia son retrait du Traité de Rome et de la CPI mais cela n’a pas porté atteinte à la compétence internationale de la Cour pour les faits constitutifs de crimes visés par le Statut de Rome jusqu’à l’expiration du préavis d’un an postérieur à la dénonciation.

Disposant de bien peu d’arguments à opposer aux preuves de milliers de meurtres et disparitions (sans compter les viols et actes de torture massifs) à porter à la colonne « débit » de son régime, Pierre Nkurunziza espère visiblement beaucoup du tribunal correctionnel de Paris. Il est vrai que Me Maingain et ses amis ont commis une erreur d’interprétation sur un document vidéo. Un seul document parmi des centaines et mille six cents plaintes en cours d’instruction par la Cour Pénale Internationale.

Petit détail : des miliciens Imbonerakure ont reconnu avoir tué conformément au méthodes préconisées par la vidéo en question. C’était « seulement » un manuel de tueries…