Au soir du 21e anniversaire du déclenchement du génocide rwandais, le 7 avril 1994, l’Élysée a déclassifié mardi les archives de la présidence française sur ce petit pays d’Afrique australe pour la période 1990 à 1995, après un an de préparatifs dans le plus grand secret. Par Libération & AFP




La décision a été signée en présence de Dominique Bertinotti, ancienne ministre et mandataire des archives de la présidence de François Mitterrand, a précisé l’Elysée. Les relations entre la France et le Rwanda ont longtemps été plombées par une violente polémique autour du rôle éventuel des forces françaises dans le génocide. Elles ont même été totalement gelées entre 2006 et 2009.
Entre avril et juillet 1994, plus d'un million de personnes avaient été tuées en une centaine de jours, selon l’ONU, des membres de la minorité tutsi pour l’essentiel. Les massacres avaient débuté au lendemain de l’attentat qui avait coûté la vie au président hutu Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994.
Selon l’entourage de François Hollande, le président «avait annoncé il y a un an que la France devrait faire preuve de transparence et faciliter le travail de mémoire sur cette période sans que cette décision ne soit rendue publique».
Depuis, le recensement des archives a été «lancé et coordonné» par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), les documents mêlant des notes des conseillers diplomatiques et militaires de l’Élysée, mais aussi des comptes rendus de conseils restreints de défense ou de réunions ministérielles.
«Rien n’interdit plus la consultation de ces archives» qui seront ainsi à la disposition des chercheurs, des associations de victimes ou de la société civile, souligne la présidence française qui parle d’un «souhait de vérité». Dans quelque temps, précise-t-elle encore, d’autres archives seront déclassifiées, celles de l’Assemblée nationale et des ministères des Affaires étrangères et de la Défense, chacun allant «à son rythme» dans cette procédure.
«Le chemin est encore long et escarpé»
Parmi ces documents figurent les «archives Quilès», du nom de l’ancien ministre socialiste Paul Quilès qui avait présidé la mission des commissions de la Défense et des Affaires étrangères de l’Assemblée sur les opérations militaires conduites par la France et l’ONU, notamment, au Rwanda entre 1990 et 1994. Son rapport avait été publié en décembre 1998.
Dans un communiqué publié mardi soir, SOS Racisme se «félicite» de cette déclassification, un acte répondant à «une exigence de vérité et de transparence». «Depuis plusieurs années, la France a soufflé le chaud et le froid face à la responsabilité de certains de ses ressortissants dans la préparation et le déroulement du génocide», or «le respect dû aux victimes de ce drame tout autant que la reconstruction des rescapés ne peuvent se faire que par une exigence de vérité et de transparence à laquelle participe François Hollande à travers cet acte», estime l’association antiraciste.
L’Union des étudiants juifs de France (UEJF) «salue» elle aussi «un pas important», espérant qu’il «facilitera la lutte contre le négationnisme malheureusement répandu au sein d’une partie de la classe politique française».
SOS Racisme considère néanmoins que «le chemin est encore long et escarpé» : la France devra notamment «accepter de reconnaître l’implication de certains de ses ressortissants» dans le génocide «et faire en sorte qu’ils aient à répondre de leurs actes devant la justice».
Saluant elle aussi «une bonne nouvelle», l’association Survie réclame «d’autres déclassifications de documents diplomatiques et militaires plus sensibles», notamment les «dossiers instruits par le pôle crimes contre l’humanité et génocide contre des militaires français de l’opération Turquoise» et «celui de l’attentat du 6 avril 1994 instruit au pôle antiterroriste».
L’actuel président rwandais, Paul Kagame, accuse toujours la France de complicité dans le génocide, reprochant à Paris d’avoir soutenu le gouvernement extrémiste hutu qui avait déclenché les tueries. Mais Paris a rejeté à de multiples reprises ces accusations, assurant que les forces françaises n’avaient fait qu’œuvrer à la protection des populations civiles.
Cette procédure de déclassification, spécifie-t-on par ailleurs à l’Elysée, est distincte de la vingtaine de procédures judiciaires toujours en cours au pôle «crimes contre l’humanité» du tribunal de Paris. En mars 2014, Pascal Simbikangwa a été condamné à vingt-cinq ans de réclusion à l’issue d’un premier procès à Paris.
Deux autres Rwandais, les anciens bourgmestres Tito Barahira et Octavien Ngenzi, ont été renvoyés devant la cour d’assises et attendent désormais leur procès qui pourrait se tenir entre mai et juillet 2016 dans la capitale française.