GÉNOCIDE : An 24: Un Dossier Non Encore Dépoussiéré

Témoignages "accablants" sur le rôle de la France dans ce massacre que "même les nazis n'avaient pas réussi à atteindre" (ancien officier français). Par Bouazza Ben Bouazza



Près de 24 ans après le génocide du Rwanda qui a fait entre 800.000 et un million de morts en seulement trois mois dans une guerre larvée opposant les éthnies Hutu et Tutsi, les langues commencent à se délier, les témoignages se multiplient et des "secrets" sont petit à petit dévoilés pour tenter de faire la lumière sur les sousbassements de ces massacres collectifs, les plus meurtriers de la fin du XXème siècle, s'agissant singulièrement du rôle de la France dans ce drame.
Organisée par le gouvernement rwandais de l'époque soutenu par Paris et exécutée notamment par ses forces armées (FAR) et les miliciens Hutus, ce fut "une entreprise démente, structurée et systématique d'éliminations des Tutsis du Rwanda", témoignera, dix ans plus tard, un ancien officier français.
Un million de victimes en 100 jours, c'est 10.000 personnes éliminées quotidiennement pendant plus de 3 mois, une "productivité" dans le massacre que même les nazis n'avaient pas réussi à atteindre, s'insurge-t-il.
Pour avoir participé comme capitaine de la Force d'action rapide à l'opération "Turquoise" déclenchée par la France, après avoir obtenu un mandat (censé être) humanitaire de l'ONU, Guillaume Ancel relève le décalage entre la version officielle et la réalité des missions effectuées sur le terrain, en mettant en cause "des décisions politiques qui ont pour conséquence de faire apparaître la France comme ayant soutenu, protégé et armé un gouvernement génocidaire...".
Sur la responsabilité de la France, voire son implication, un point pas encore tout à fait élucidé en raison de la non déclassification des archives françaises relatives à ce génocide, des révélations et documents accablants relayés par des médias français et européens, mettent en cause ouvertement la classe politique française.
L’ouverture des archives sur le Rwanda, pourtant annoncée par l'ancien président François Hollande, n’a pas été effective en raison du « constat qu’a réalisé un haut fonctionnaire qui a vu des documents extrêmement compromettants ».
Toujours est-il que, fin juin 2017, la revue « XXI » pointe du doigt l'Elysée pour un ordre officiel donné pendant l’opération « Turquoise » de réarmer les génocidaires. Il était signé par le secrétaire général de l’Elysée de l’époque, Hubert Védrine.
Le périodique a publié une enquête sur le rôle de la France lors du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994, qui affirme que les autorités françaises ont sciemment réarmé les responsables des massacres, violant ainsi l’embargo sur les armes décrété par l’Organisation des Nations unies (ONU) dans ce pays d’Afrique de l’Est.
L’ancien officier de l’armée de terre Guillaume Ancel vient attester ces accusations, en affirmant au journal "Le Monde" avoir vu "la réalisation d’une de ces livraisons (...) une dizaine de camions chargés de containers".
" J’étais effaré que nous fassions cela alors que nous savions qu’ils avaient du sang jusqu’au cou".
Plus récemment, un rapport tout aussi accablant est publié et repris par Euronews selon lequel "La France a entravé les efforts visant à obtenir la vérité sur le génocide au Rwanda".
Dans ce document de 52 pages, un cabinet d’avocats américain fustige le rôle de la France lors du massacre des Tutsis par les Hutus de 1994 : asile accordé à des suspects, soutien au gouvernement génocidaire.
"Les hauts fonctionnaires français étaient au courant, et ont soutenu les actions et les objectifs (...) des génocidaires. Les archives françaises contiennent de nombreux documents sans lesquels l’histoire complète de cette époque ne sera jamais connue. Il ne fait aucun doute que de bonnes raisons ont motivé le refus de les déclassifier", analysent ses auteurs.
Le rapport enfonce le clou: " l’opération Turquoise, une intervention militaire française présentée comme humanitaire, mais dont les motivations étaient surtout politiques : le gouvernement hutu de l’époque était soutenu par Paris".
Sous le titre "Rwanda: l’histoire face aux mensonges de l’Etat français", le journaliste français Joseph Confavreux étayait cette thèse dans un article publié par Médiapart le 9 février 2014.
"Les chercheurs français sont mobilisés pour écrire au plus près l’histoire du génocide rwandais. C'est une réponse au récit officiel tissé de mensonges et de vides qu’a construit l’État français pour dissimuler son implication auprès du pouvoir hutu".
"Conscients que le génocide de plus de 800 000 Tutsi au printemps 1994 fait aussi partie de l’histoire française, plusieurs chercheurs et historiens tentent d’établir et de comprendre ce qui s’est passé. Et ce, en dépit des zones d’ombre et des mensonges entretenus par de nombreux acteurs de l’administration et de la politique française".
Auteur du livre "Turquoise, génocide des Tutsi au Rwanda", Frédéric Debomy s'interrogeait dans le même contexte sur Mediapart le 28 septembre 2015:
"La France porte-t-elle des responsabilités dans l'histoire du génocide des Tutsi du Rwanda? La question est posée depuis 1994 : cette année-là, entre huit cent mille et un million de personnes sont exterminées dans ce petit pays d'Afrique centrale ".
"L'opération Turquoise, menée par la France avec l'appui de modestes contingents africains, s'est déroulée du 22 juin au 22 août 1994. Elle est donc engagée deux mois et demi après qu'a été déclenché le génocide de "l'ethnie" tutsi de ce pays. La plupart des Tutsi ont alors été exterminés et cette opération destinée à "mettre fin aux massacres" en cours depuis le 6 avril (date du crash dans lequel l'ancien président rwandais Habyarimana dont les auteurs étaient alors "inconnus") paraît dès lors tardive, ce qui incite à s'interroger sur les diverses motivations qui ont présidé à sa mise en oeuvre".
Dans un rapport sur l'enquête menée par une mission d'information commune de l'Assemblée nationale française sur "la tragédie rwandaise 1990-1994", celle-ci mettait en cause "l'étrange neutralité" de l'opération Turquoise dont l'objectif "humanitaire" était de mettre fin aux massacres.
"Au Rwanda, la France avait de longue date choisi son camp : celui du pouvoir (hutu) en place. Les responsables français se montreront dès lors aveugles, ou indifférents, à sa dérive extrémiste. L'ennemi est identifié : c'est le FPR (Front populaire rwandais/Tutsi), que les Français voient comme une émanation du monde anglo-saxon", était-il écrit dans le document.
Le parti-pris de Paris qualifié de "manipulation d'Etat", était en fait sous-tendu par le fait que la classe politique française était plutôt soucieuse de préserver son pré-carré dans la région face à ce qui paraissait être "un complot anglo-saxon".
Aussi, une victoire du FPR (Tutsi) sur les forces armées rwandaises (Hutus) était-elle mal acceptée des officiels français. Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères, trahira cette appréhension le 19 août 1994, sur France 2, en considérant un gouvernement FPR, comme "une force alliée aux anglo-saxons".
En définitive, il était admis que si l'attentat contre l'avion du président Habyarimana (le 6 avril 1994) est bien l'événement qui a déclenché le génocide, il n'en est en aucun cas la cause : expliquer le génocide par l'attentat, c'est laisser de côté la question de la planification et de l'organisation des massacres.
C'est oublier que le génocide n'est en aucun cas une réaction d'une partie de la population à un acte terroriste, mais le produit d'une volonté d'extermination que les responsables français n'ont pas su ou pas voulu voir.
La conclusion est désormais établie: la France n'a pas été neutre au Rwanda en 1994.