Il ne fait aucun doute que le peuple rwandais devra passer par une réflexion globale sur son histoire, impliquant toutes ses communautés aux expériences contrastées depuis 1994. Mais un dialogue aussi crucial ne peut avoir lieu dans n’importe quelles conditions. Par Laetitia Tran Ngoc





Le 1er mars dernier, le Soir.be publiait la lettre ouverte d’un citoyen belge d’origine rwandaise déplorant l’annulation d’un débat au Parlement fédéral sur un projet de loi visant à réprimer la négation du génocide des Tutsis en 1994. Cette annulation aurait ainsi privé les communautés rwandaises du pays de la possibilité d’entamer un nécessaire dialogue.
Malgré le but louable de cette carte blanche apparemment pleine de bonnes intentions, son contenu était cependant à ce point criblé d’étranges omissions et de raccourcis douteux que l’on peut légitimement s’interroger sur les réelles intentions de son auteur. Car au-delà d’un succinct appel au dialogue, l’intervention se résumait en effet à une attaque frontale contre les ingérences d’un régime rwandais autoritaire et surtout, une mise en parallèle entre victimes de crimes de nature différente.
Les personnes qui se répandent sur internet et dans les médias, pétries d’inquiétudes face aux intrusions d’un Rwanda réprimant le débat démocratique belge, ont-elles seulement lu le texte de la proposition de loi ?

Une loi à la portée limitée

La proposition de loi en question vise en effet uniquement à sanctionner les personnes physiques et morales qui nient la réalité du génocide des Tutsis commis au Rwanda au printemps 1994. En outre, à l’instar de la résolution 2150 du Conseil de sécurité des Nations Unies du 16 avril 2014, elle rappelle que lors de ce génocide, des Hutus et d’autres personnes opposées au génocide ont également été tuées, ce qui est largement accepté au Rwanda. Le rôle des Justes, ces Hutus qui prirent des risques inimaginables pour sauver la vie de Tutsi, où le sacrifice des politiciens Hutu qui osèrent se dresser, au prix de leur vie, contre les projets du gouvernement génocidaire, est commémoré chaque année en même temps que les victimes tutsies.
On le voit, la formulation de cette proposition de loi ne fait que clarifier qu’un groupe ethnique précis fut victime du génocide, sans n’aucunement verrouiller le débat quant aux évènements s’étant produits avant ou après 1994. Difficile, donc, de comprendre en quoi certaines personnes la trouvent problématique.

Jambo, une association loin d’être anodine

Par ailleurs, la neutralité de l’ASBL JAMBO, organisatrice du colloque et présentée par l’auteur comme une organisation anodine, est impossible à défendre lorsque l’on se penche sur les activités de l’organisation.Sur leur site, on a longtemps trouvé un entretien avec le Général major Victor Byiringiro, Président des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), un mouvement composé majoritairement de génocidaires, proliférant de virulents propos anti-Tutsi.

JAMBO a également relayé les propos de Jean Baptise Mugimba, un suspect génocidaire fugitif, arrêté et extradé vers le Rwanda par les Pays-Bas, et de Charles Ndereyehe, toujours recherché pour son rôle dans le génocide perpétré contre les Tutsis.

Ndereyehe, chef de CDR, groupe génocidaire en fuite

Enfin, en mars 2006, une intervention de l’ASBL à l’Université Catholique de Louvain y qualifiait le génocide des Tutsi d’ « affabulation », provoquant l’indignation du public participant. Face à de telles positions, il apparaît clairement que le débat « ouvert et démocratique » prôné par JAMBO visait avant tout à diffuser ses idées négationnistes.

Un dialogue oui, mais entre personnes de bonne foi

L’histoire et ses interprétations accompagnent souvent les crises contemporaines. Le vote il y a peu en Pologne d’une loi niant toute participation polonaise à l’Holocauste, ou le récent refus d’un député allemand AFD de saluer une victime juive en plein Bundestag et dénonçant une « dictature de la mémoire » nous rappelle qu’en Europe aussi, les plaies sont encore vives près de 75 ans après la fin de la Seconde guerre mondiale.

Chaque année en décembre, un dialogue nationale organisée  pour tous les rwandais y compris la diaspora. Ici le 15ème dialogue de 2017
Il ne fait aucun doute que le peuple rwandais devra passer par une réflexion globale sur son histoire, impliquant toutes ses communautés aux expériences contrastées depuis 1994. Mais un dialogue aussi crucial ne peut avoir lieu dans n’importe quelles conditions.
Loin d’être verrouillée, la parole négationniste tend à s’épanouir et se complexifier. D’un déni pur et simple des tueries, nous en sommes aujourd’hui arrivés à une critique du régime rwandais à portée rétroactive. Certains critiques du régime ont ainsi une lecture révisionniste de l’histoire, consistant à questionner la légitimité du gouvernement rwandais et diluer la spécificité du crime perpétré contre les Tutsis en le mettant en parallèle avec des massacres commis avant, pendant ou après le génocide. Ce nouveau type de révisionnisme, plus subtil, rappelle les raisons pour lesquelles cette loi était nécessaire en premier lieu.
C’est sans doute cela, au fond, que craignait JAMBO. Car la reconnaissance des évènements du printemps 1994 comme l’extermination planifiée des Tutsis dans le cadre d’un projet soigneusement préparé par un régime génocidaire dissocie formellement les faits du régime rwandais actuel. Quel que soit l’avenir du pays et l’héritage historique du FPR, nul ne pourra nier ou relativiser la réalité de ce qu’il s’est passé au Rwanda au printemps 1994. Et cela, les révisionnistes et négationnistes de tout bord ne peuvent l’accepter.