Dans le sillage des Milwaukee Bucks, qui ont boycotté leur match de Playoffs NBA face à Orlando, plusieurs rencontres sportives ont été suspendues dans le pays en signe de protestation contre les violences policières et les discriminations raciales. Par Arno Tarrini






Dans le sillage des Milwaukee Bucks, qui ont boycotté leur match de Playoffs NBA face à Orlando, plusieurs rencontres sportives ont été suspendues dans le pays en signe de protestation contre les violences policières et les discriminations raciales suite à l'affaire Jacob Blake. Des décisions historiques, qui témoignent d'un retour de l'activisme politique dans le monde du sport.

Ce mercredi 26 août, l'équipe de basket-ball américain des Milwaukee Bucks a décidé de boycotter sa rencontre de Playoffs face au Orlando Magic, en signe de protestation contre les violences policières et les discriminations raciales. Une décision historique, qui a entrainé le report des trois autres rencontres prévues dans la soirée et qui a également provoqué les reports de plusieurs autres rencontres sportives, en WNBA (la NBA Féminine), en MLS (Major League Soccer) ou en MLB (Major League Baseball).

Le geste symbolique des Bucks ne doit rien au hasard. Milwaukee, plus grande ville de l'État du Wisconsin, en proie à de nouvelles manifestations contre le racisme et les violences policières se situe à 60 kilomètres de Kenosha, ville qui s'est embrasée après la diffusion d'une vidéo montrant un homme noir, Jacob Blake, se faire tirer dessus à sept reprises par un policier blanc, alors qu'il tentait de remonter dans son véhicule après être intervenu pour stopper une bagarre entre deux femmes, selon des témoins de la scène. L'homme est toujours à l'hôpital et serait paralysé du bas du corps.

Face à cette nouvelle bavure policière, les joueurs de la NBA, la plus puissante ligue sportive au monde, ont multiplié les messages sur les réseaux sociaux, en appelant à plus de justice, et à en finir avec les violences policières envers les afro-américains. Mais, plus de trois mois après la mort de George Floyd, asphyxié sous le genou d'un policier blanc, et celle de Breonna Taylor, abattue par erreur à son domicile par des agents de police, s'en était trop pour Giannis Antetokoúnmpo et ses coéquipiers, qui ont décidé d'opter pour une action directe et plus concrète, afin d'enclencher un mouvement général dans la ligue, pour pousser les instances, et notamment les propriétaires des franchises, à peser sur les décisions politiques.

À ce titre, cette décision est historique. Longtemps limités par les enjeux financiers, les contrats ou les réactions des fans, les sportifs américains se sont contentés d'actions symboliques - certes fortes - mais qui, malheureusement, ne suffisent pas à endiguer un mal si profondément ancré dans l'histoire des États-Unis. En 2013 déjà, les joueurs ont majoritairement soutenu le mouvement Black Lives Matter, crée en réaction à un énième épisode de violences racistes : la mort de Trayvon Martin, et l'acquittement de l'homme qui l'avait tué. En 2014, certains joueurs de NBA, Kobe Bryant en tête, ont dénoncé la mort d'Eric Garner, étranglé par un officier de police en portant sur les parquets des T-shirts "I can't breathe" , les derniers mots prononcés par l'homme de 44 ans, devenus un slogan dans les manifestations anti-racistes qui ont suivi. En 2016 enfin, Colin Kaepernick, joueur de football américain des 49ers de San Francisco, a lancé un mouvement de protestation anti-raciste en s'assaillant, puis en s'agenouillant pendant l'hymne américain. L'activisme avait alors atteint sa limite, le geste de Colin Kaepernick lui ayant coûté sa carrière, pour peu de résultats dans la société. Peut-être qu'alors, en pleine élection présidentielle, l'opinion publique était tournée vers d'autres sujets. Peut-être que la société américaine, dont une partie a complètement lynché Kaepernick sous l'impulsion de Donald Trump, n'était tout simplement pas prête à changer radicalement. L'est-elle aujourd'hui ?

Renouer avec l'action directe pour obtenir le changement

Le signal fort envoyé par les Milwaukee Bucks et par l'ensemble de la ligue hier soir a un écho particulier, dans une Amérique de plus en plus divisée, qui fait face à des manifestations anti-racistes de grande ampleur depuis la mort de George Floyd. Le mouvement de protestation, qui a permis de nombreuses avancées au niveau national (prise de conscience générale, démantèlement de la police de Minneapolis, réformes de la police...) a eu des relais dans le monde entier, à commencer par les sportifs américains. Ces derniers ont sans doute pris conscience de leur rôle primordial dans la société. La NBA, composée à 81% par des joueurs afro-américains, est désormais en première ligne du combat politique, après avoir été (trop) longtemps cantonnée à des slogans ou des communiqués.

Même après l'affaire George Floyd, les joueurs ont multiplié les interventions et les messages en soutien du mouvement Black Lives Matter, mais sont restés dans les clous, dans les limites de ce qui était permis par la ligue et par les franchises. Dans la bulle de Disney World à Orlando, de nombreux joueurs se sont exprimés, ont relayé des messages réclamant plus de justice sociale. Des messages inscrits sur leurs maillots, remplaçant parfois leur propre nom, sur des T-shirts à l'effigie du mouvement Black Lives Matter, portés pendant les échauffements et même sur les parquets. Mais les athlètes semblent réaliser que le fait de condamner ne suffit plus. Il faut agir. On assiste alors sûrement à un tournant dans l'histoire politique américaine et dans l'histoire des luttes anti-racistes aux États-Unis. Les joueurs, LeBron James en tête, semblent déterminés à mettre la pression sur les politiques pour demander du changement, quitte à sacrifier la saison 2019/20.

En ce sens, LeBron James pourrait s'élever à la hauteur de grands champions, ayant brillé sur les parquets et en dehors pour la cause noire, comme Bill Russell ou Kareem Abdul-Jabbar. Dans la deuxième partie du XXe siècle, l'action directe, comme le boycott, était l'un des seuls moyen pour les sportifs afro-américains de revendiquer leurs droits civiques. Car oui, contrairement à ce qui est dit dans certains médias, la décision des Bucks n'est pas "sans précédent".

En 1961, alors que les lois ségrégationnistes de Jim Crow sévissent dans le Sud du pays, les Bostons Celtics de Bill Russell se sont vus refuser l'entrée dans un restaurant, en déplacement à Lexington dans le Kentucky pour un match d'exhibition. Sous l'impulsion de Russell, les joueurs ont boycotté le match qui devait avoir lieu le lendemain. Quelques années plus tard, les actions de Bill Russell, Mohamed Ali, Jim Brown ou Lew Alcindor (qui se renommera Kareem Abdul-Jabbar) permettront l'adoption des Civil Rights Act de 1964 et 1968, qui interdisent et condamnent les discriminations raciales. En 1967, alors que Mohamed Ali refuse d'aller combattre au Vietnam, Russell, Alcindor et Brown lui apporte leur soutien, avant d'encourager la création de l'Olympic Project for Human Rights (OPHR), ayant pour but le boycott des Jeux Olympiques de Mexico en 1968. Le boycott général ayant échoué, le symbole que l'histoire retient de ces Jeux sont les poings gantés de Tommie Smith et John Carlos, ayant privilégié l'action symbolique au boycott, sur le podium du 200M masculin. Seulement, peu se souviennent que ce geste leur a coûté leur carrière. Devenus des parias dans leur propre pays, insultés et lynchés de toute part, les deux athlètes ont dû se contenter de petits boulots avant de se reconvertir dans l'encadrement des jeunes, en tant qu'entraineurs et conseillers sportifs.

LeBron James est-il prêt à sacrifier la fin de sa carrière pour la cause ?

Les Lakers et les Clippers, les deux équipes rivales de Los Angeles, deux équipes candidates au titre, ont annoncé être prêt à abandonner la saison au profit de la lutte contre le racisme. Si une telle chose se produit, LeBron James sacrifierait l'une de ses dernières chances de remporter un quatrième titre, à 35 ans, et de renforcer sa légende, en faisant passer la cause anti-raciste avant sa carrière sportive. Pourtant, le natif d'Akron, dans l'Ohio, a longtemps hésité à prendre position dans le débat, préférant les initiatives locales, comme la construction de son école "I promise" pour les enfants défavorisés.

Avant lui, Michael Jordan, devenu une icône planétaire aux Chicago Bulls, a été vivement critiqué (notamment par Kareem Abdul-Jabbar) pour son inaction envers la communauté noire. L'actuel propriétaire des Charlotte Hornets est resté, il est vrai, plutôt discret sur la question pendant sa carrière, refusant par exemple de soutenir publiquement un afro-américain candidat au Sénat, le démocrate Harvet Gantt, en 1990. Pour justifier ce refus, "Air Jordan" aurait prononcé la célèbre réplique "Republicans buy sneakers too."

En 1991, après les brutalités policières commises sur Rodney King, Michael Jordan et Magic Johnson, les deux superstars de la ligue, avaient également refusé de boycotter le premier match des finales NBA. Mais l'héritage de Michael Jordan, un athlète noir devenu le symbole de l'Amérique post-Guerre Froide, le sportif le plus célèbre du monde après ses prestations aux JO de Barcelone en 1992, est bien plus grand que ces simples actes manqués. Discret publiquement, MJ s'est concentré sur des investissements et des soutiens aux communautés locales, car il savait que son rôle, et son statut allait bien plus loin que le sport. Mais aujourd'hui, même le pragmatique Michael Jordan semble prêt à franchir le pas. Après la mort de George Floyd, il s'est engagé à faire un don de 100 millions de dollars pour la lutte contre les inégalités aux États-Unis.

Il fallait sans doute du temps, peut-être un peu trop, pour que les sportifs américains prennent conscience qu'ils avaient le pouvoir de changer les choses. Les manifestations, les messages, les slogans, les t-shirts n'étaient qu'une première étape. Les boycotts, de la NBA, à la MLS, en passant par la MLB, laissent entendre que les sportifs américains sont prêts à tout - même à sacrifier une ou plusieurs saisons dans leurs carrières - pour lutter contre le racisme et les inégalités. La prochaine étape sera d'influencer les instances et les propriétaires des franchises (majoritairement des hommes blancs fortunés ayant de nombreuses connexions) pour qu'ils pèsent de tout leur poids sur le monde politique, et aident à amener les propositions de réformes structurelles (éducation, police, santé...) au sommet de l'État.

En attendant, les Milwaukee Bucks "encouragent tous les citoyens à s'éduquer, à agir de manière pacifique et responsable et à voter le 3 novembre (date de l'élection présidentielle américaine)".