Pour James Howard Kunstler le monde actuel se termine et un nouveau arrive. Il ne dépend que de nous de le construire ou de le subir mais il faut d’abord faire notre deuil de ces pensées magiques qui font monter les statistiques jusqu’au ciel.





La roue du temps avance, sans jamais revenir en arrière, mais parce que c’est une roue, et que nous roulons dedans, une illusion persistante nous persuade que le paysage est reconnaissable comme étant le même, et que nos actions dans le changement régulier des saisons semblent tout à fait normales. Il n’y a pas de normalité.

Il y a pour nous, à ce moment de l’histoire, un virage particulièrement difficile (comme le diraient Strauss et Howe) alors que notre voyage fait passer la rampe de sortie de l’ère de haute densité énergétique dans la prochaine réalité d’une longue urgence. L’esprit de ruche humain sent que quelque chose est différent, mais en même temps, nous ne pouvons pas imaginer de changer tous nos arrangements exquisement accordés – en particulier la classe pensante en charge de tout cela, auto-enchantée par des fantasmes pixelisés. La dissonance à ce sujet rend l’Amérique folle.

La roue a trébuché dans un profond nid-de-poule en 2008 en tournant sur la bretelle de sortie et n’a pas cessé de vaciller depuis. L’année 2008 a été une mise en garde contre le fait qu’il ne suffit pas de faire semblant pour maintenir un but, que ce soit à l’échelle nationale ou pour les personnes qui tentent désespérément de maintenir leur vie cohérente. La mémoire culturelle des années de confiance, où nous semblions savoir ce que nous faisions et où nous allions, nous poursuit et se moque de nous.

Les jeunes adultes ressentent tout cela avec le plus d’acuité. La douleur les incite à vouloir déconstruire ce souvenir. « Non, ça ne s’est pas passé comme ça », disent-ils. Toutes ces histoires sur la fondation de cette société – de ces Grands Hommes aux cheveux poudrés qui ont écrit la charte nationale, et l’expérience remarquable des 200 dernières années – sont fausses ! Il n’y avait rien de merveilleux là-dedans. Tout ça n’était qu’une escroquerie !

Ils sentent que la roue tourne plus douloureusement, car ils savent qu’ils verront beaucoup plus de virages dans les années à venir, et que la direction de la roue est orientée vers le bas pour eux. L’essentiel, c’est moins de tout, pas plus. C’est un nouvel éthos ici en Amérique et ce n’est guère réconfortant : Moins de revenus, moins de conforts, plus de privations, moins de consolations pour la difficulté universelle d’être en vie. Pas étonnant qu’ils soient en colère.

C’est aussi simple que ça. Nous avons atterri dans le Nouveau Monde il y a cinq cents ans. C’était plein de bonnes choses que les êtres humains avaient à peine commencé à exploiter, disposées comme un banquet. Il y avait beaucoup de terre vierge pour cultiver de la nourriture, le meilleur bois d’œuvre au monde, des rivières propres et des grands lacs, des minerais pleins de fer, d’or et d’argent, et dans le sous-sol du charbon et du pétrole pour conduire la roue pendant les périodes de grand changement. Le siècle dernier a été particulièrement suralimenté, les années pétrolières.

Imaginez vivre au tout début de tout cela, l’aveuglante et fantastique nouveauté de la modernité ! Regardez les histoires et les images de Teddy Roosevelt et de son époque, et la confiance en soi de cette époque vous étonne. Une cavalcade émergente de merveilles : électricité, téléphone, chemin de fer, métro, gratte-ciel ! Et quelques années plus tard, des films, des voitures, des avions, des radios. Même les merveilles de l’arrière-scène étaient source d’étonnements en ce temps là : plomberie pour tous, eau chaude courante, réseaux municipaux d’aqueduc et d’égout, réfrigération, tracteurs ! Il est difficile de concevoir à quel point ces développements ont changé l’expérience humaine de la vie quotidienne.

Même les traumatismes des guerres mondiales du XXe siècle n’ont pas remis en cause ce sentiment de progrès étonnant, du moins pas en Amérique du Nord, qui a été épargné des énormes destructions dues aux guerres. La confiance de la société américaine dans l’après-guerre a atteint un niveau d’orgueil ridicule – voyez les États-Unis depuis votre Chevrolet ! – jusqu’à ce que John Kennedy soit abattu, et après cela, l’euphorie délirante du clair de lune céda progressivement la place au scepticisme corrosif, à l’anxiété, à l’acrimonie et à l’hostilité. Ma génération, en plein essor jusqu’à l’âge adulte, pensait naïvement qu’elle pourrait réparer tout cela avec le Jour de la Terre, le tofu et les ordinateurs, et faire rouler la grande roue dans un nirvana cybernétique encore plus glorieux.

Faux espoirs. Ce n’est pas là que va la roue. Nous avons emprunté tout ce que nous pouvions à l’avenir pour prétendre que le système fonctionnait toujours, et maintenant l’avenir est à la porte comme un repo-man venu prendre la voiture et la maison. La scène financière est une excellente analogie avec notre psychologie collective. Son fonctionnement dépend de la simple foi que son fonctionnement fonctionne. Ainsi, il est facile d’imaginer ce qui se passe quand cette foi vacille.

Nous sommes sur le point de voir beaucoup de choses s’écrouler : lignes d’approvisionnement, sources de revenus, accords internationaux, hypothèses politiques, promesses de faire ceci et cela. Nous n’avons aucune idée de la façon de maintenir l’ensemble dans un monde décroissant. On ne veut même pas y penser. Le mieux qu’on puisse faire pour l’instant, c’est de prétendre que la descente n’existe pas. Et pendant ce temps, on lutte à la fois pour la justice sociale et pour rendre l’Amérique grande à nouveau, deux idées apparemment nobles, mais deux exercices futiles. La roue continue de tourner et le changement de saison approche à grands pas. Qu’est-ce que vous allez faire ?


James Howard Kunstler
Pour lui, les choses sont claires, le monde actuel se termine et un nouveau arrive. Il ne dépend que de nous de le construire ou de le subir mais il faut d’abord faire notre deuil de ces pensées magiques qui font monter les statistiques jusqu’au ciel.