Hélène Cyr quitte son poste de vice-présidente chez Bombardier Transport et un salaire dans les six chiffres pour faire du bénévolat au Rwanda. Par David Riendeau 

 

 

PHOTO AGENCE QMI, DOMINICK GRAVEL

 

 

Dirigeante d’entreprise hors norme, Hélène Cyr a abandonné son poste de vice-présidente chez Bombardier Transport et un salaire dans les six chiffres pour faire du bénévolat au Rwanda. Dix ans plus tard, elle ne regrette rien de son choix.

« Mon parcours professionnel m’a donné les outils pour aider la cause d’un peuple. Je préfère mettre mes modestes talents au service de l’avenir des enfants plutôt qu’au profit d’actionnaires », explique en entrevue la femme de 49 ans, qui a aidé à changer le destin de centaines de jeunes au Rwanda depuis sa nouvelle vie en Afrique.

Bruxelles 2006. À 36 ans, Hélène avait déjà une feuille de route impressionnante. Nommée deux ans plus tôt vice-présidente chez Bombardier Transport, l’ingénieure avait dirigé des usines partout en Europe. Grâce à un généreux salaire, des primes au rendement et l’attribution d’actions, ses vieux jours étaient assurés.

Cependant, Hélène avait tout sacrifié pour sa carrière. Sans mari ni enfant, elle était toujours à la course entre deux TGV, le BlackBerry soudé à la main, multipliant les réunions dans un seul but : toujours faire gagner plus d’argent à son employeur.

Un jour, Hélène a craqué. « J’étais rendue au bout du rouleau et je n’étais plus heureuse dans ce que je faisais. Quand j’ai remis ma démission, je me suis sentie libre. »

Sans plan précis, Hélène est rentrée à Montréal en janvier 2007 et a fait du bénévolat dans différents organismes, comme le restaurant Le Robin des bois. La pause fut de courte durée. Six mois après, elle a accepté un mandat du fabricant de simulateurs de vol CAE pour opérer une importante restructuration. « Je n’ai même pas vu les mâchoires du piège se refermer sur moi. » Au bout d’un an, elle était plus épuisée que jamais avec l’impression de revenir à la case départ. Comment donner une nouvelle direction à sa vie ?

Le Rwanda

La réponse lui est venue dans le journal. Un article racontait l’histoire de Sylvie Potvin, une hygiéniste dentaire qui redistribuait des brosses à dents en Afrique. « Je suis entrée en contact avec la dame. Spontanément, j’ai ressenti le besoin de partir et de donner un coup de main. »

C’est à ce moment qu’elle lui a parlé de Nicole « Maman » Pageau, cette Québécoise qui a fondé en 2004 un centre pour venir en aide aux femmes et aux orphelins survivants du génocide des Tutsis au Rwanda. Emballée par sa mission, Hélène s’est empressée de lui écrire. La réponse n’a pas tardé : elle était la bienvenue !

Hélène a atterri à Kigali en janvier 2009. « Je devais partir pour trois mois pour aider le centre de Maman Nicole dans le village de Kimironko, même si je ne savais pas comment. Elle m’a donné une chance et j’ai décidé de faire confiance à la vie. »

Pendant son séjour, elle a enseigné l’anglais et le conditionnement physique, en plus d’aider à mettre de l’ordre dans les finances du centre. Vivant dans une famille de rescapés, elle est frappée par la grande résilience et par le sourire facile de ces personnes qui ont vécu l’horreur. « En trois mois, ces femmes m’en avaient appris plus sur la valeur de la vie humaine que ce que je pouvais leur transmettre en une vie. »

De retour au Québec, Hélène Cyr a fait encore du bénévolat, mais ses pensées la ramenaient constamment en Afrique, là où tout était à construire.

Des rencontres décisives

En octobre 2009, Hélène était de retour à Kimironko. Chez sa famille d’accueil se trouvait Emmanuel, un garçon de 15 ans qui avait été recueilli dans la rue pendant son absence.

Cédé par sa mère veuve à un homme d’affaires de la capitale, Emmanuel avait travaillé comme domestique sans jamais pouvoir aller à l’école. Cependant, le garçon rêvait de recevoir une éducation, au point d’assister aux classes en cachette. Rejeté par sa mère et son maître, il s’était enfui et avait fini dans la rue.

Hélène est profondément touchée par l’histoire du garçon, mais elle est surtout impressionnée par son désir d’apprendre. Se prenant d’affection pour ce jeune plein de potentiel, elle lui a proposé de payer ses études secondaires.

Emmanuel, qui ignorait combien de temps allait durer cette aide, a plutôt demandé à aller dans une école d’hôtellerie, ce qui lui permettrait de trouver du travail au bout d’un an. Marché conclu.

Hélène et Emmanuel sont allés visiter l’école d’hôtellerie de Kayonza, à deux heures de Kigali. Si le bâtiment était dans un piètre état, le directeur Shaban Ziwa Ally, lui, donnait l’impression d’être sérieux et fiable.

De retour à Kayonza, quelques jours plus tard, pour payer l’inscription, Hélène est restée longtemps à discuter avec Shaban, qui lui a confié les nombreux problèmes auxquels faisait face l’établissement, dont le bail arrivait à son terme.

Un rêve qui devient réalité

Le directeur l’a ensuite amenée devant une bananeraie située en campagne. C’est sur ce terrain — le sien — qu’il rêvait de bâtir une nouvelle école. Malgré ses bonnes intentions, Shaban n’avait aucun plan d’affaires. Hélène s’est proposée pour lui prêter main-forte. « J’ai réalisé que mon rêve à moi c’était d’amener les gens à réaliser les leurs. Je comprenais que ma place était en Afrique. »

À mesure que le plan d’affaires prenait forme, Hélène sentait que le projet devenait aussi le sien. Le hic, c’est qu’Hélène venait de décrocher un contrat d’un an au Mali avec la Croix-Rouge. Suivant son flair, elle a transféré 100 000 dollars américains sur le compte de Shaban pour lancer la construction de l’école.

De retour au Rwanda quelques mois après une expérience décevante, Hélène est passée devant le chantier. Quelle stupéfaction ! La bananeraie avait fait place à ce qui ressemblait à un début d’école. Pour l’ingénieure, il n’était plus question de partir. Les deux partenaires d’affaires ont fait des pieds et des mains pour terminer les travaux à temps pour la rentrée.

Livre : Changer de vie, Hélène Cyr, VLB Éditeur, 248 pages

Une grande fierté

La Kayonza Vocational School a ouvert ses portes en janvier 2011. D’une capacité de 350 élèves, l’école comptait neuf salles de classe, deux dortoirs et un terrain de soccer. Les finissants de la dernière promotion, dont faisait partie Emmanuel, ont reçu leur diplôme le jour de l’inauguration. Peu de temps après, son « petit frère » rwandais commençait un stage dans un grand hôtel de Kigali.

L’école de métiers de Kayonza, qui a bénéficié d’un agrandissement pour recevoir des élèves du niveau secondaire, forme chaque année 300 diplômés en hôtellerie pour un taux de placement de 80 %, se félicite Hélène. « Cette école est la chose qui me tient le plus à cœur. Je n’ai aucune prétention de transformer à moi seule le pays, mais partout où je vais, à Kigali, il y a un jeune qui s’arrête pour me dire qu’il est allé à notre école et que le travail qu’il a pu trouver fait vivre sa famille. »

Par la suite, Hélène a collaboré pendant deux ans à l’agence de développement du Rwanda, et depuis 2013 elle agit comme consultante dans différents projets de mentorat au Sénégal, toujours dans le but d’aider les jeunes à accomplir leurs rêves.

Hélène Cyr, qui raconte son étonnant parcours dans le livre à paraître Changer de vie, s’estime chanceuse d’avoir pu contribuer à réaliser les rêves de personnes moins fortunées qu’elle. Mieux, elle se rend compte que son aventure africaine l’a transformée à tout jamais. « En vivant parmi les Rwandais, j’ai appris la tolérance, la résilience et l’empathie. Je ne leur en serai jamais trop reconnaissante. »