Notre mode d'enseignement nous oblige à aller à l'École mais oublie de nous poser une question fondamentale : pourquoi l'École est-elle obligatoire ? Autrement dit, quel est l’intérêt de chacun d’aller à l’École? Par Florent Leduc


Pour certains, aller à l’École ne fait pas ou ne fait plus sens. Par défaut, le seul intérêt d’aller à l'École est d’accéder au niveau supérieur, jusqu’à l’obtention d’un diplôme potentiellement garant de l’obtention d’un métier. Par conséquent, l'École ne leur permet que de devenir des « employables », c’est-à-dire des individus ayant une valeur d’emploi. Ce mode d’enseignement transmet bien mais n’enrichit en rien. Dans cette optique, l'École ne sert plus qu’à offrir une place sur le marché du travail. Elle ne permet pas de trouver sa propre place dans le monde ni le sens de la vie propre à tout un chacun. En panne de sens, il arrive même que certains ne se rendent à l'École que par tradition. En occultant l’intérêt de la connaissance, le risque est de lui tourner le dos. Combien d’échecs scolaires ne sont-ils pas dus à l’incapacité de trouver du sens à aller à l’École plutôt qu’à l’incapacité d’y réussir ?

L’École perd connaissance et cela s’explique. L’École traditionnelle est fondée sur les principes de disjonction et de réduction. La connaissance est divisée en disciplines et réduites à ses composantes les plus simples. L’École offre ainsi la connaissance du détail mais pas de l’ensemble. Elle transmet une connaissance aveugle car inadaptée pour rendre compte des différentes interactions entre les disciplines qui forment le réel. En effet, une discipline n’offre qu’un seul point de vue sur un objet. Il convient donc de combiner plusieurs points de vue pour tenter de comprendre les différentes facettes d’un objet. Aucune situation de vie ne requiert jamais l’utilisation d’un savoir exclusivement mathématique, exclusivement historique ou exclusivement linguistique. Chaque point de vue est pourtant nécessaire pour tenter de comprendre la complexité du monde. Notre mode d’enseignement basé sur la disjonction et la réduction est donc proprement artificiel et contre-intuitif. Pourquoi n’existe-t-il pas à l’École de cours permettant de faire le lien entre tous les cours ?

De plus, ce mode d’enseignement est basé sur des méthodes pyramidales. L’enseignant est seul détenteur du savoir. L’enseignement ne se fait que dans un seul sens : de l’enseignant vers l’élève. Ces méthodes ne reconnaissent pas les stratégies d’apprentissage et de compréhension propres à chacun. Elles n’en reconnaissent ni l’identité ni le rythme. Or, il existe autant d’intelligences qu’il n’existe d’individus. A l’École, l’intelligence est presque devenue synonyme de scolarité. Ses critères d’évaluation ne sélectionnent qu’un certain type d’intelligence ne consistant bien souvent qu’à restituer et à reproduire. Elle n’engendre que des intelligences identiques. L’École devient un appareil de clonage. Elle ne reproduit que des serviteurs du mode de pensée qui les a créés. Pour se différencier les uns des autres, les élèves doivent donc entrer en compétition. L’École ne laisse pas passer les intelligences non compétitives, ce qui empêche la créativité. Si l’École reconnaissait toutes formes d’intelligences, il n’y aurait pas lieu d’entrer en concurrence car chacun devrait être évalué selon des critères qui lui seraient propres. A l’inverse, la coopération connecte et relie les différentes formes de regards et d’intelligences. Seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin.

L’École est donc à la fois le problème et la solution des grands défis de ce siècle. Il nous faut donc revoir tout notre mode d’enseignement. Repenser notre mode d’enseignement, c’est repenser tout notre mode de pensée. Dans notre mode d’enseignement classique, Socrate aurait-il réussi ses examens ? Socrate serait-il devenu Socrate ? Combien de Socrate ne se sont-ils pas perdus sur les bancs de l’école buissonnière ? Et pourtant, qu’aurait été l’humanité sans ses Socrate ? Il convient de pourvoir l’École d’un nouveau sens. D’autant de sens qu’il n’existe d’enfants. Il est temps de reprendre du plaisir à aller à l’École. Le plaisir est le seul moyen de retenir et d’apprendre. Nos enfants le méritent. Nos enfants sont d’argile. Ils sont la glaise de nos mains. Malléables comme l’espoir. Nos enfants prennent la forme que nos mains leur donnent. Nos enfants nous transmettent les clés du monde. Il faut leur permettre de le changer. La plus belle réponse que puisse leur apporter l’École est une question. L’avenir se tient au bout de chaque doigt levé.