Dans cet interview, Dr Youssef Travaly, vice-président du Next Einstein Forum, il est convaincu que le prochain Einstein proviendra d’Afrique. Par Coulibaly Maryam, coll. Ibrahima Thiam


DR Youssef Travaly, vice-président du NEF pour l’innovation scientifique et les partenariats institutionnels (Kigali, le 28/03/2018)
Vice-président du Next Einstein Forum (NEF) pour l’innovation scientifique et les partenariats institutionnels, Dr Youssef Travaly explique dans cette interview réalisée le 28 mars 2018, la vision de cette Rencontre internationale initiée par l’Institut africain des sciences mathématiques (AIMS) en partenariat avec la Fondation Robert Bosch qui sont convaincus que le prochain Einstein proviendra d’Afrique. L’objectif principal du NEF, dont la 2ème édition s’est tenue du 26 au 28 mars 2018 au Convention Centre de Kigali, au Rwanda, est la création d’un cadre panafricain pour l’innovation, en vue de réaliser la transformation économique et sociale du continent.

AIP : Est-ce qu’on peut avoir une idée du potentiel de l’Afrique en matière d’innovation ?

Dr Youssef Travaly (Y.T) : Le potentiel en Afrique en matière d’innovation, je pense qu’il est assez vaste. On organise dans le cadre de ce Forum (Next Einstein Forum, ndlr) une compétition qui s’appelle ‘’De l’invention à l’innovation’’ et cette compétition a fait ressortir des projets inventifs, des projets à fort potentiel dans le domaine du changement climatique, dans le domaine des technologies de pointe et dans le domaine de la santé.
Alors, ce n’est qu’un indicateur, un indicateur du potentiel. Le grand problème, c’est que ce potentiel, en fait, il n’est pas vraiment exploité.

AIP : Y a-t-il une part belle réservée principalement à l’innovation agricole?

Dr Y.T : Oui ! En fait, si vous regardez les thèmes que nous abordons dans ce Forum, il y en a quatre. Un des thèmes, c’est ‘’L’économie digitale’’, ça veut dire qu’on se concentre sur le volet de l’innovation dans le domaine du digital parce que nous pensons que l’économie digitale sera un des moteurs de l’innovation en Afrique.
Le deuxième thème, c’est ‘’La santé de précision’’. Donc, on travaille également sur l’innovation dans le domaine de la santé de précision.
Le troisième thème, touche au Changement climatique, à la Sécurité alimentaire et à l’Energie. C’est sur ce volet-là qu’on consacre carrément une bonne part du travail ou de la réflexion sur l’innovation dans le domaine de l’agriculture… Donc, on consacre beaucoup de place dans le domaine de l’agriculture intelligente.

AIP : Si on veut revenir sur un petit bilan du NEF 2016 à Dakar, est-ce qu’il y a eu de grandes découvertes en matière d’innovation qui ont été faites ?

Dr Y.T : Au NEF 2016, je ne peux pas parler de découverte en tant que tel lors du Forum mais on a mis en avant des jeunes chercheurs avec un gros potentiel d’innovation dans le domaine de la santé, dans le domaine de l’immunologie, et ainsi de suite. C’est ce qui s’est passé au NEF 2016. C’était un peu une conférence inaugurale qui a montré que l’Afrique avait un potentiel.

AIP : Concernant le présent NEF, vous souhaitez une augmentation de 50% au moins du nombre de femmes Africaines faisant de la recherche. Quel en sera l’impact et quelle est la place de la femme dans le domaine d’activité ?

Dr Y.T : Je crois que lorsqu’on parle de passer à une économie de la connaissance, il y a trois défis auxquels nous faisons face.
Le premier défi, c’est la valorisation de la science. Une fois que l’idée a été générée, comment est-ce qu’on en fait un produit industriel ? Ça, c’est une première chose, un process qu’il va falloir encadrer.
Le deuxième défi auquel nous faisons face, c’est comment est-ce qu’on s’assure qu’il y a une génération constante d’idées qui sont ensuite valorisées pour créer une industrie. Ça, touche au développement du capital humain. Donc, on va créer un réservoir de cerveaux qui vont générer des idées. Ces idées vont être ensuite valorisées. La grosse question, c’est ce réservoir de cerveaux, comment est-ce qu’on s’assure que c’est un réservoir qui va continuer à grandir au fil des années ? C’est important que ce réservoir grandisse parce que si on parle d’économie de la connaissance, ça veut dire qu’on met la génération d’idées au centre de la transformation de nos économies.

AIP : Alors, ce réservoir, comment est-ce qu’il est alimenté ?

Dr Y.T : Il est alimenté par les jeunes qui s’engagent dans les études scientifiques. Aujourd’hui, on voit qu’il y a de moins en moins de jeunes qui s’engagent dans des études scientifiques et parmi ces jeunes, il n’y a même pas 50% de femmes. Alors, si le pourcentage de femme continue de diminuer, ça veut dire qu’on a 50% de 50% qui vont vers ce réservoir. Et donc, forcément, il faut pouvoir augmenter la part, la proportion des femmes qui font des études scientifiques pour pouvoir alimenter ce réservoir de cerveaux. Et donc, c’est pour ça qu’on se concentre beaucoup sur l’écart de genre parce qu’on sait que l’écart de genre va amener à une réduction de la taille du réservoir de cerveaux qui sera mis à notre disposition pour générer des idées et permettre à ces idées de générer une valeur icône.
Dans les différents discours, notamment ceux des Présidents Macky Sall et Paul Kagame, le message qui est ressorti, c’est que l’Afrique ne doit pas se permettre de rater la révolution numérique. Au-delà du discours, concrètement, que faut-il faire pour prendre le bon train ?

Dr Y.T : L’objectif qui est recherché par cette Rencontre internationale du NEF, ici à Kigali, c’est de faire adopter un cadre

réglementaire pour l’innovation, pour une économie basée sur l’innovation à l’échelle panafricaine. On aimerait que ce cadre propose d’autres choses, comme les Présidents l’ont souligné. Un des piliers de ce cadre, c’est le pilier réglementaire. Donc, il faut des politiques scientifiques très fortes et des politiques qui touchent à la réglementation des produits, très fortes.
Les politiques scientifiques, c’est qu’il faut augmenter le nombre de PhD africains, de docteurs africains, pas seulement formés à l’étranger mais formés aussi dans des universités africaines. Pour ça, il faut donc pouvoir augmenter la capacité des universités à superviser des programmes de Doctorat, il faut augmenter, permettre aux chercheurs africains de pouvoir circuler librement en Afrique.
Ça c’est un des volets sur lesquels il faut s’appliquer de façon très concrète : libre circulation des cerveaux pour permettre la collaboration, augmenter la capacité de supervision des universités pour avoir plus de PhD et plus de chercheurs.
Le deuxième volet, c’est celui de développement du capital humain dont on a un peu parlé. C’est au niveau de l’enseignement secondaire, s’assurer que l’on change la manière dont les sciences sont enseignées dans les établissements africains. On arrête le concept de Maths – Physique, Physique – Chimie, par exemple, des concepts qui sont dépassés et beaucoup d’autres aspects qui touchent au développement du capital humain, pour avoir des scientifiques.
Le troisième volet, c’est le volet financier et partenariat. Si on met des produits innovants sur le marché, il faut pouvoir avoir un fonds qui permet de financer ou des mécanismes de financement de l’innovation. Mais, ce sont des mécanismes qui font appel à des fonds relativement importants. Il faut mettre en place des mécanismes qui permettent d’avoir des partenariats autour des chaînes de valeur et dans les écosystèmes pour permettre aux produits innovants d’arriver sur le marché. Ce sont là, les trois points sur lesquels il faut travailler.

Par rapport à 2016, il y a eu une augmentation du nombre de pays participants à ce NEF. Qu’est-ce qui explique cet engouement, selon vous ?


Dr Y.T : Le premier NEF, celui de 2016, était inaugural. Les gens ne connaissaient pas le concept mais ce qui est particulier au niveau du Next Einstein Forum -c’est pourquoi, ça prend deux ans-, c’est qu’entre deux Rencontres internationales du NEF, il y a un gros travail de terrain qui est fait. On organise des tables-rondes à travers l’Afrique. Ce sont des tables-rondes sur les technologies émergentes, sur les enjeux auxquels on doit s’attaquer sur le domaine de la santé, le domaine de l’énergie et ainsi de suite. Ces tables-rondes ont la particularité de mettre autour de la table, pendant une journée, tous les acteurs d’un secteur bien déterminé. Donc, il y a un travail d’engagement public très fort qui est fait.
Un autre point sur lequel on travaille, c’est les Ambassadeurs du NEF. Ils ont un travail de terrain très important. Dans chaque pays africain, on a un Ambassadeur qui fait un travail d’engagement du public à travers la semaine africaine de la science, qui est comme une prise de conscience. Les Lauréats du NEF, ils ont des voyages qu’on appelle ‘’Le tour des Lauréats’’. Donc, on fait par groupe de trois, quatre. Ils vont dans un pays africain, ils donnent des conférences, ils rencontrent des autorités gouvernementales et tout.
On commence également tout doucement à faire un travail de publication et on ne se limite pas à l’Afrique, on travaille au niveau de l’Europe, au niveau de l’Amérique. On se fait connaître et on est présent au niveau de beaucoup de conférences, sur beaucoup de panels, sur des thématiques touchant à l’industrialisation de l’Afrique, à la transition énergétique, au changement climatique, etc. Donc, tout doucement, le fait qu’on travaille beaucoup sur le contenu de nos programmes, ça soulève de l’intérêt.
L’autre point qui est très important, c’est que la conférence du NEF n’est pas une conférence scientifique. C’est une conférence sur la génération d’idées à finalité économique. Et comme on dit ‘’Connecting science to humanity’’ (« Relier la science à l’humanité », thème du NEF 2018, ndlr), toute personne qui arrive ici, à cette Rencontre internationale, comprend ce qu’on fait avec la science. L’objectif n’est pas de donner une présentation sur un concept compliqué en Mathématiques mais c’est de donner une présentation et d’avoir des discussions sur, ‘’avec ce concept qui a été généré, comment est-ce qu’on résout un problème typique à l’Afrique ?’’.
Si vous regardez la composition des panels, il y a un mix : on a un scientifique, un économiste, un juriste et un représentant du Gouvernement.

Une question un peu en dehors du NEF. Vous vivez au Rwanda, qu’est-ce qui explique ce ‘’miracle rwandais’’? Un pays qui était dévasté, il y a 24 ans et qui est parvenu aujourd’hui à se hisser parmi les pays les plus « développés » en Afrique ?

Dr Y.T : En fait, lorsqu’on regarde les modèles théoriques qui parlent de l’économie et de la connaissance, ils proposent une série de piliers. Certains dont on a déjà parlé, c’est le capital humain.
Le deuxième, l’infrastructure de recherche. Si vous développez un capital humain et que vous n’avez pas d’infrastructure de recherche, vous avez une fuite de cerveaux.
Le troisième pilier, c’est l’acceptation par le public. Dans le cas du Kenya par exemple, avec les paiements mobiles, ça a marché très fort parce que ça parlait au public. Donc, faire une innovation qui ne parle pas au public, c’est une innovation qui est en fait appelée à mourir.
Le quatrième volet, c’est la gouvernance. Dans la gouvernance, il y a le leadership qui est très important. Un autre point important, c’est l’acceptation des industries de l’innovation par les industries locales.
Et je crois, ce sont deux points forts ici au Rwanda : un, c’est le leadership. S’il n’y a pas ce leadership, l’innovation ne pourra pas prendre; et deuxièmement, s’il n’y a pas une acceptation de l’innovation par les industries locales, ça ne prendra pas !
Au Rwanda, ce qu’on peut voir, c’est qu’au-delà du leadership, lorsqu’on parle aux acteurs industriels, sur le terrain, ils sont réceptifs. Ils comprennent que l’innovation va leur permettre de faire les choses mieux, les choses différemment, va leur donner un côté plus compétitif. Et donc, ils s’intéressent beaucoup plus à cela. C’est beaucoup plus facile de travailler dans un environnement pareil et on a beaucoup d’exemples d’innovations pilotées ici, au Rwanda… Si je prends l’exemple de notre conférence, ici au Rwanda, on avait toutes les couches du Gouvernement qui étaient présentes. Il y a une compréhension de l’importance de la conférence par les différentes couches. Si on n’a pas une conférence parrainée par le Gouvernement, le danger c’est qu’on va faire une conférence mais l’appropriation des résultats ne se fera pas. On n’aura pas vraiment d’impact. Ici, c’est très clair que s’il y a des impacts potentiels de la conférence, ils seront captés et ils seront exploités.