Paul Kagame, président du Rwanda alors à la tête de l'UA s'est ainsi érigé en ardent défenseur du projet des pas de géant vers l’intégration. Par Antoine Vandevoorde




Carte et résumé de l’ensemble des adhésions (signatures et ratifications) à la ZLEC au 7 juillet 2019.





Le 7 juillet 2019 est sans conteste un jour à marquer d’une pierre blanche pour l’unité économique africaine. 54 pays membres de l’Union africaine (UA) ont en effet entériné lors d’un sommet extraordinaire à Niamey le lancement  de la phase opérationnelle de la Zone de libre-échange continentale africaine, ou ZLEC (ZLECA, Zlecaf). Tournant majeur pour l’intégration économique africaine, celle-ci est pourtant la résultante d’un travail de longue haleine. Le premier volet de cette série d’articles vise à revenir sur cette construction multilatérale méthodique. Retour sur un processus de négociation haletant.

L’Union (africaine) fait la force

 « Avancée historique » pour Moussa Faki Mahamat, chef de la Commission de l’UA. « Processus éprouvant […] mais aussi excitant » pour Prudence Sebahizi, conseiller technique de l’Union. Une chose est certaine, l’atmosphère était à la célébration à Niamey le 7 juillet dernier. Le consensus politique autour de la ZLEC fera incontestablement date. Toutefois, cette réussite institutionnelle ne saurait masquer  plusieurs années d’un labeur notable de la part des acteurs continentaux, avec l’ambition chevillée au corps d’offrir à l’Afrique les clés de sa réussite. La ZLEC tire son essence de la doctrine panafricaniste originelle. La zone de libre-échange s’inscrit en effet dans une dimension panafricaine au sens de Kwame Nkrumah, soit la conception d’une Afrique unifiée à la fois économiquement, politiquement et culturellement.

Désireuse de renouer avec cette vision, l’Union africaine engage en ce sens dès janvier 2012 dans le cadre de la 18ème session ordinaire de sa Conférence un processus de réflexion à 55, incluant la République arabe sahraouie démocratique, pour satisfaire l’ambition d’un marché commun à échelle du continent. Le projet est adopté dans le cadre global du plan d’action pour le développement du commerce intra-africain. Les prémices de la ZLEC voient le jour, avec une première échéance à 2017. Il faudra pourtant attendre trois ans pour voir débuter la première phase effective de négociations. L’Union africaine adopte en ce sens les objectifs et principes de ce que devra être la ZLEC lors de sa 25ème session ordinaire de juin 2015 à Johannesburg. Le cadre des négociations est posé.

Siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, théâtre de négociations décisives pour la ZLEC

Forums, rencontres, Paul Kagame : des pas de géant vers l’intégration

Suite aux avancées institutionnelles de l’année précédente, l’Afrique se met dès 2016 en ordre de bataille. La première réunion du Forum de négociations de la ZLEC (FN-ZLEC) en témoigne. Celle-ci prend place entre les 24 et 27 février 2016 au siège de l’Union africaine, à Addis-Abeba. Ce premier round, préliminaire dans sa substance, s’attache principalement à l’examen et à l’approfondissement du processus de négociations concrètes à venir, conformément à l’esprit de la décision de Johannesburg. Le second forum de négociations, trois mois plus tard, entérine pour sa part l’ensemble de ces principes. Il représente une phase clé en ce qu’il définit concrètement les contours de la ZLEC du point de vue des marchandises, de l’investissement, de la concurrence, des services et de l’industrie. De surcroît, ce deuxième forum intègre pleinement au processus la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) et des représentants de l’UA.

L’essence de la ZLEC ne saurait cependant se réduire qu’à un cadre purement institutionnel. Outre un ensemble de négociations politiques continentales, celle-ci est surtout le fruit d’une mobilisation générale. Quand les deux forums de négociation viennent affirmer les lignes directrices de la ZLEC, ce sont de très nombreuses rencontres préparatoires qui donnent corps à la zone. Ainsi, la zone de libre-échange continentale africaine est rapidement devenue l’affaire de tous. Ont ainsi pris part aux travaux préparatoires l’UMA [1], la CEN-SAD [2], le COMESA [3], la CAE [4], la CEEAC [5], la CEDEAO [6], l’IGAD [7], la SADC [8] ou encore la BAD [9]. De plus, la ZLEC a également fait l’objet d’une promotion volontariste de la part de certains. Paul Kagame, président du Rwanda alors à la tête de l’UA s’est ainsi érigé en ardent défenseur du projet. Kigali accueille sous son impulsion le Sommet extraordinaire de l’Union africaine le 21 mai 2018, où l’accord prévoyant la mise en place de la ZELC est signé par 44 chefs d’Etat. Le symbole est fort, mais le plus dur commence : recueillir 55 signatures, et idéalement ratifications.

Un triomphe affiché de la ZLEC malgré des réticences résiduelles

Le 7 juillet 2019, l’histoire se mêle à l’actualité. La phase opérationnelle de la ZLEC est ainsi lancée à Niamey. Il est aujourd’hui indéniable que le marché commun a suscité une adhésion politique massive à son projet. 54 pays ont en effet signé l’accord, ce dont se félicitent plusieurs représentants continentaux. Ainsi, le président nigérien Mahamadou Issoufou souligne un évènement historique : « L’entrée en vigueur de la zone de libre-échange africaine est l’évènement le plus important dans la vie de notre continent depuis la création de l’OUA et sa transformation en union africaine ». Pourtant, une ombre au tableau subsiste : celle de l’abstention de l’Erythrée du fait de sa situation délicate. Toutefois, le Commissaire de l’Union africaine Albert Muchanga a déclaré que le pays d’Afrique de l’Est devrait rejoindre le processus d’intégration ultérieurement. Un succès politique se dessine, mais qu’en est-il de l’application effective de la ZLEC ?

Pour l’heure, 27 pays ont ratifié l’accord.  Le Nigéria et le Bénin ont de surcroît adhéré au projet en le signant, quand le Gabon et la Guinée équatoriale l’ont ratifié dès le 7 juillet. L’entrée en vigueur de la ZLEC et le ressenti de ses premières externalités devrait susciter une certaine émulation. Dans un sens comme dans l’autre.