En 2050, l'Afrique aura un ou deux pays en tant que puissance économique. Il y aura aussi des petites puissances. Mais il faut que l'on continue à avoir des leaders comme Paul Kagame du Rwanda et feu Meles Zenawi de l'Ethiopie. L Par Ibrahima Bayo Jr.


Moubarack Lô, économiste et spécialiste de la planification du développement (Crédits : DR)

 

Ingénieur, statisticien, planificateur stratégique. A 53 ans, l'économiste sénégalais Moubarack Lô multiplie les spécialités qui font que les Etats et les grandes entreprises lui prêtent une oreille attentive sur les questions de développement. Pour La Tribune Afrique, il analyse les opportunités de croissance en Afrique et livre son diagnostic sur l'émergence des puissances africaines. Et le résultat à de quoi surprendre.

LTA : La croissance explose sur le Continent. On tarde pourtant à voir émerger ce qu'on appelle des « Lions » économiques, des puissances africaines...

Moubarack Lô: Je crois qu'il faut d'abord donner le temps au temps. Je n'aurais pas utilisé, en tout cas pas aujourd'hui, le concept de « Lions ». Je lui préfère le concept de « Guépards », popularisé par Carlos Lopes de la commission des nations unies pour l'Afrique (ndlr, ancien sous-secrétaire général des Nations unies et secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique. Car le guépard se manifeste par sa vitesse. Très souvent justement, quand on cite les pays africains, c'est en termes de rapidité de la croissance.

Depuis l'an 2000, des pays comme le Rwanda, l'Ethiopie ou encore la Côte d'Ivoire (avec la fin de la guerre) ont des taux de croissance très élevés de l'ordre de 8 à 10 %. Tout cela représente une vitesse dans la croissance, ce qui tient pour moi du caractère du guépard.

Pour devenir des « Lions », il faut non seulement consolider la marche du guépard mais il faut aussi progressivement diversifier. Une croissance rapide seulement ne mène pas forcément au développement parce qu'en atteignant le pic, on ne progresse plus au même rythme et on exploite le potentiel. Par contre, avec la diversification, on élargit le potentiel.

En résumé, la recette c'est une croissance rapide, une diversification puis une insertion dans l'économie mondiale. Tout cela doit se faire dans le cadre de la stabilité macroéconomique car certains pays ont su aller très vite mais ils ont dû freiner les dépenses publiques, ce qui a conduit à des politiques déflationnistes qui ont limité leur potentiel de croissance.

Est-ce qu'il y a aujourd'hui des modèles qui permettent à l'Afrique de respecter cet équilibre entre la vitesse et la sécurisation économique ?

Nous commençons déjà à voir émerger un bon leadership sur le Continent. Je pense à Paul Kagamé du Rwanda, à [l'ancien Premier ministre] Meles Zenawi de l'Ethiopie et que l'actuel gouvernement poursuit. Il s'agit d'un leadership dont la seule préoccupation est de conduire des réformes. La Chine s'appuie aujourd'hui sur un modèle de gouvernance économique performant là où les Occidentaux pointent la démocratisation. Ce qui est fondamental pour l'émergence des pays africains c'est donc cette gouvernance économique, ce n'est pas la gouvernance politique. Cette dernière deviendra importante, cruciale même mais plus tard.

L'innovation ne va pas de pair avec des sociétés régulées au niveau politique car elle suppose une créativité totale donc une liberté totale. Mais dans les phases d'émergence en général, il est possible de troquer un peu plus d'efficacité avec un peu moins de liberté tout en gardant les standards de gestion démocratique.

A quand donc l'émergence d'une puissance économique africaine ?

Je pense que d'ici 2050, on devrait avoir un ou deux pays africains en tant que puissance. Naturellement, l'Afrique du Sud est la mieux placée de tous car elle représente l'économie qui a le tissu industriel qu'il faut pour se placer en pôle à position. Il faut penser aussi au Nigéria qui abrite la plus forte population du Continent et qui pèse pratiquement 30% dans le PIB de l'Afrique.

Ce qui lui reste à faire, c'est de quitter la mono-exportation de produits pétroliers pour diversifier son économie. C'est déjà en cours puisque les produits pétroliers ne pèsent plus que 10% du PIB du Nigéria. Le pays peine encore avec une diversification des produits à l'exportation mais avec la stabilisation des prix du pétrole et l'épuisement annoncé de ces ressources, le Nigéria sera obligé de se tourner vers l'industrie et les services.

Dans la continuation, on verrait aussi émerger des puissances moyennes comme le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Côte d'Ivoire ou le Kenya. On pourrait aussi compter de petites puissances comme le Sénégal, le Rwanda ou encore l'Ethiopie. L'important ne sera plus de compter sur la taille de la population ou ses ressources, l'important sera de peser dans l'économie mondiale.